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The Project Gutenberg eBook of Le tour du monde en quatre

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Produced by ebooksgratuitsJules VerneLE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS(1873)Table des matières best magnetic blocks for 2 year olds under 10 dollars

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Jules Verne

LE TOUR DU MONDE EN QUATRE-VINGTS JOURS

(1873)

Table des matières

I DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENTL'UN COMME MAÎTRE,best magnetic blocks for 2 year olds under 10 dollars L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

II OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL
III OÙ S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER À PHILEAS FOGG
IV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE
V DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES
VI DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME
VII QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS ENMATIÈRE DE POLICE
VIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NECONVIENDRAIT
IX OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINSDE PHILEAS FOGG
X OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SACHAUSSURE
XI OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE À UN PRIX FABULEUX
XII OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTSDE L'INDE ET CE QUI S'ENSUIT
XIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNESOURIT AUX AUDACIEUX
XIV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGESANS MÊME SONGER À LA VOIR
XV OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DELIVRES
XVI OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUIPARLE
XVII OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DESINGAPORE À HONG-KONG
XVIII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ,VA À SES AFFAIRES
XIX OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT À SON MAÎTRE, ET CE QUIS'ENSUIT
XX DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG

XXI OÙ LE PATRON DE LA «Tankadère» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE
DEUX CENTS LIVRES

XXII OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENTD'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE
XXIII DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT
XXIV PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉAN PACIFIQUE
XXV OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING
XXVI DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE
XXVII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES ÀL'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE
XXVIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR À FAIRE ENTENDRE LELANGAGE DE LA RAISON
XXIX OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENTQUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION
XXX DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR
XXXI DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTSDE PHILEAS FOGG
XXXII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LAMAUVAISE CHANCE
XXXIII OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES
XXXIV QUI PROCURE À PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTSATROCE, MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT
XXXV DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS L'ORDREQUE SON MAÎTRE LUI DONNE
XXXVI DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ
XXXVII DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGNÉ À FAIRECE TOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR

I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT L'UNCOMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE

En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,Burlington Gardens—maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814—,était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plussinguliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'ilsemblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

À l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédaitdonc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien,sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemende la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron—par la tête, car il étaitirréprochable quant aux pieds—, mais un Byron à moustaches et àfavoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On nel'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun descomptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaientjamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman nefigurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamaisretenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, nià Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Bancde la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était niindustriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisaitpartie ni de l'Institution royale de la Grande-Bretagne, ni del'Institution de Londres, ni de l'Institution des Artisans, ni del'Institution Russell, ni de l'Institution littéraire de l'Ouest, ni del'Institution du Droit, ni de cette Institution des Arts et des Sciencesréunis, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté.Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulentdans la capitale de l'Angleterre, depuis la Société de l'Armonicajusqu'à la Société entomologique, fondée principalement dans le but dedétruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

À qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmiles membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa surla recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un créditouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques étaientrégulièrement payés à vue par le débit de son compte courantinvariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il avaitfait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr.Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre.En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout oùil manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, ill'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussipeu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il étaitsilencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait étaitsi mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,mécontente, cherchait au-delà.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux quelui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parûtavoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefset clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le clubau sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraiesprobabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspiréespar une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par lesjustifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,—en esprit,tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur dele connaître un peu plus que les autres attestaient que—si ce n'est surce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison auclub—personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seulpasse-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. À ce jeu dusilence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais sesgains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une sommeimportante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer,Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu étaitpour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sansmouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à soncaractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,—ce qui peutarriver aux gens les plus honnêtes,—ni parents ni amis,—ce qui estplus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison deSaville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais iln'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la mêmesalle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitantaucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuitprécis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Clubtient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures,il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'ils'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement,d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou surla galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme àvitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge.S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger,l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à satable leurs succulentes réserves; c'étaient les domestiques du club,graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles demolleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur unadmirable linge en toile de Saxe; c'étaient les cristaux à moule perdudu club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé decannelle, de capillaire et de cinnamome; c'était enfin la glace duclub—glace venue à grands frais des lacs d'Amérique—qui entretenaitses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il fautconvenir que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par unextrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables dulocataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Foggexigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularitéextraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donnéson congé à James Forster—ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoirapporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheitau lieu de quatre-vingt-six—, et il attendait son successeur, quidevait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux piedsrapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées surles genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguillede la pendule,—appareil compliqué qui indiquait les heures, lesminutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. À onzeheures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidiennehabitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait
Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

«Le nouveau domestique», dit-il.

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

—Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, JeanPassepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitudenaturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai étéchanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige commeLéotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenuprofesseur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et,en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dansmon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'aiquitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suisvalet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayantappris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plussédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avecl'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom dePassepartout…

—Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtesrecommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vousconnaissez mes conditions?

—Oui, monsieur.

—Bien. Quelle heure avez-vous?

—Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant desprofondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

—Vous retardez, dit Mr. Fogg.

—Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

—Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constaterl'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, leplaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouterune parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:c'était son nouveau maître qui sortait; puis une seconde fois: c'étaitson prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

II

OÙ PASSEPARTOUT EST CONVAINCU QU'IL A ENFIN TROUVE SON IDEAL

«Sur ma foi, se dit Passepartout, un peu ahuri tout d'abord, j'ai connuchez Mme Tussaud des bonshommes aussi vivants que mon nouveau maître!»

Il convient de dire ici que les «bonshommes» de Mme Tussaud sont desfigures de cire, fort visitées à Londres, et auxquelles il ne manquevraiment que la parole.

Pendant les quelques instants qu'il venait d'entrevoir Phileas Fogg,Passepartout avait rapidement, mais soigneusement examiné son futurmaître. C'était un homme qui pouvait avoir quarante ans, de figure nobleet belle, haut de taille, que ne déparait pas un léger embonpoint, blondde cheveux et de favoris, front uni sans apparences de rides aux tempes,figure plutôt pâle que colorée, dents magnifiques. Il paraissaitposséder au plus haut degré ce que les physionomistes appellent «lerepos dans l'action», faculté commune à tous ceux qui font plus debesogne que de bruit. Calme, flegmatique, l'oeil pur, la paupièreimmobile, c'était le type achevé de ces Anglais à sang-froid qui serencontrent assez fréquemment dans le Royaume-Uni, et dont AngelicaKauffmann a merveilleusement rendu sous son pinceau l'attitude un peuacadémique. Vu dans les divers actes de son existence, ce gentlemandonnait l'idée d'un être bien équilibré dans toutes ses parties,justement pondéré, aussi parfait qu'un chronomètre de Leroy ou deEarnshaw. C'est qu'en effet, Phileas Fogg était l'exactitudepersonnifiée, ce qui se voyait clairement à «l'expression de ses piedset de ses mains», car chez l'homme, aussi bien que chez les animaux, lesmembres eux-mêmes sont des organes expressifs des passions.

Phileas Fogg était de ces gens mathématiquement exacts, qui, jamaispressés et toujours prêts, sont économes de leurs pas et de leursmouvements. Il ne faisait pas une enjambée de trop, allant toujours parle plus court. Il ne perdait pas un regard au plafond. Il ne sepermettait aucun geste superflu. On ne l'avait jamais vu ému ni troublé.C'était l'homme le moins hâté du monde, mais il arrivait toujours àtemps. Toutefois, on comprendra qu'il vécût seul et pour ainsi dire endehors de toute relation sociale. Il savait que dans la vie il fautfaire la part des frottements, et comme les frottements retardent, il nese frottait à personne.

Quant à Jean, dit Passepartout, un vrai Parisien de Paris, depuis cinqans qu'il habitait l'Angleterre et y faisait à Londres le métier devalet de chambre, il avait cherché vainement un maître auquel il pûts'attacher.

Passepartout n'était point un de ces Frontins ou Mascarilles qui, lesépaules hautes, le nez au vent, le regard assuré, l'oeil sec, ne sontque d'impudents drôles. Non. Passepartout était un brave garçon, dephysionomie aimable, aux lèvres un peu saillantes, toujours prêtes àgoûter ou à caresser, un être doux et serviable, avec une de ces bonnestêtes rondes que l'on aime à voir sur les épaules d'un ami. Il avait lesyeux bleus, le teint animé, la figure assez grasse pour qu'il pûtlui-même voir les pommettes de ses joues, la poitrine large, la tailleforte, une musculature vigoureuse, et il possédait une force herculéenneque les exercices de sa jeunesse avaient admirablement développée. Sescheveux bruns étaient un peu rageurs. Si les sculpteurs de l'Antiquitéconnaissaient dix-huit façons d'arranger la chevelure de Minerve,Passepartout n'en connaissait qu'une pour disposer la sienne: troiscoups de démêloir, et il était coiffé.

De dire si le caractère expansif de ce garçon s'accorderait avec celuide Phileas Fogg, c'est ce que la prudence la plus élémentaire ne permetpas. Passepartout serait-il ce domestique foncièrement exact qu'ilfallait à son maître? On ne le verrait qu'à l'user. Après avoir eu, onle sait, une jeunesse assez vagabonde, il aspirait au repos. Ayantentendu vanter le méthodisme anglais et la froideur proverbiale desgentlemen, il vint chercher fortune en Angleterre. Mais, jusqu'alors, lesort l'avait mal servi. Il n'avait pu prendre racine nulle part. Ilavait fait dix maisons. Dans toutes, on était fantasque, inégal, coureurd'aventures ou coureur de pays,—ce qui ne pouvait plus convenir àPassepartout. Son dernier maître, le jeune Lord Longsferry, membre duParlement, après avoir passé ses nuits dans les «oysters-rooms»d'Hay-Market, rentrait trop souvent au logis sur les épaules despolicemen. Passepartout, voulant avant tout pouvoir respecter sonmaître, risqua quelques respectueuses observations qui furent malreçues, et il rompit. Il apprit, sur les entrefaites, que Phileas Fogg,esq., cherchait un domestique. Il prit des renseignements sur cegentleman. Un personnage dont l'existence était si régulière, qui nedécouchait pas, qui ne voyageait pas, qui ne s'absentait jamais, pasmême un jour, ne pouvait que lui convenir. Il se présenta et fut admisdans les circonstances que l'on sait.

Passepartout—onze heures et demie étant sonnées—se trouvait donc seuldans la maison de Saville-row. Aussitôt il en commença l'inspection. Illa parcourut de la cave au grenier. Cette maison propre, rangée, sévère,puritaine, bien organisée pour le service, lui plut. Elle lui fitl'effet d'une belle coquille de colimaçon, mais d'une coquille éclairéeet chauffée au gaz, car l'hydrogène carburé y suffisait à tous lesbesoins de lumière et de chaleur. Passepartout trouva sans peine, ausecond étage, la chambre qui lui était destinée. Elle lui convint. Destimbres électriques et des tuyaux acoustiques la mettaient encommunication avec les appartements de l'entresol et du premier étage.Sur la cheminée, une pendule électrique correspondait avec la pendule dela chambre à coucher de Phileas Fogg, et les deux appareils battaient aumême instant, la même seconde.

«Cela me va, cela me va!» se dit Passepartout.

Il remarqua aussi, dans sa chambre, une notice affichée au-dessus de lapendule. C'était le programme du service quotidien. Ilcomprenait—depuis huit heures du matin, heure réglementaire à laquellese levait Phileas Fogg, jusqu'à onze heures et demie, heure à laquelleil quittait sa maison pour aller déjeuner au Reform-Club—tous lesdétails du service, le thé et les rôties de huit heures vingt-trois,l'eau pour la barbe de neuf heures trente-sept, la coiffure de dixheures moins vingt, etc. Puis de onze heures et demie du matin àminuit—heure à laquelle se couchait le méthodique gentleman—, toutétait noté, prévu, régularisé. Passepartout se fit une joie de méditerce programme et d'en graver les divers articles dans son esprit.

Quant à la garde-robe de monsieur, elle était fort bien montée etmerveilleusement comprise. Chaque pantalon, habit ou gilet portait unnuméro d'ordre reproduit sur un registre d'entrée et de sortie,indiquant la date à laquelle, suivant la saison, ces vêtements devaientêtre tour à tour portés. Même réglementation pour les chaussures.

En somme, dans cette maison de Saville-row qui devait être le temple dudésordre à l'époque de l'illustre mais dissipé Sheridan—, ameublementconfortable, annonçant une belle aisance. Pas de bibliothèque, pas delivres, qui eussent été sans utilité pour Mr. Fogg, puisque leReform-Club mettait à sa disposition deux bibliothèques, l'une consacréeaux lettres, l'autre au droit et à la politique. Dans la chambre àcoucher, un coffre-fort de moyenne grandeur, que sa constructiondéfendait aussi bien de l'incendie que du vol. Point d'armes dans lamaison, aucun ustensile de chasse ou de guerre. Tout y dénotait leshabitudes les plus pacifiques.

Après avoir examiné cette demeure en détail, Passepartout se frotta lesmains, sa large figure s'épanouit, et il répéta joyeusement:

«Cela me va! voilà mon affaire! Nous nous entendrons parfaitement, Mr.Fogg et moi! Un homme casanier et régulier! Une véritable mécanique! Ehbien, je ne suis pas fâché de servir une mécanique!»

III

OÙ S'ENGAGE UNE CONVERSATION QUI POURRA COUTER CHER À PHILEAS FOGG

Phileas Fogg avait quitté sa maison de Saville-row à onze heures etdemie, et, après avoir placé cinq cent soixante-quinze fois son pieddroit devant son pied gauche et cinq cent soixante-seize fois son piedgauche devant son pied droit, il arriva au Reform-Club, vaste édifice,élevé dans Pall-Mall, qui n'a pas coûté moins de trois millions à bâtir.

Phileas Fogg se rendit aussitôt à la salle à manger, dont les neuffenêtres s'ouvraient sur un beau jardin aux arbres déjà dorés parl'automne. Là, il prit place à la table habituelle où son couvertl'attendait. Son déjeuner se composait d'un hors-d'oeuvre, d'un poissonbouilli relevé d'une «reading sauce» de premier choix, d'un roastbeefécarlate agrémenté de condiments «mushroom», d'un gâteau farci de tigesde rhubarbe et de groseilles vertes, d'un morceau de chester,—le toutarrosé de quelques tasses de cet excellent thé, spécialement recueillipour l'office du Reform-Club.

À midi quarante-sept, ce gentleman se leva et se dirigea vers le grandsalon, somptueuse pièce, ornée de peintures richement encadrées. Là, undomestique lui remit le Timesnon coupé, dont Phileas Fogg opéra lelaborieux dépliage avec une sûreté de main qui dénotait une grandehabitude de cette difficile opération. La lecture de ce journal occupaPhileas Fogg jusqu'à trois heures quarante-cinq, et celle duStandard—qui lui succéda—dura jusqu'au dîner. Ce repas s'accomplitdans les mêmes conditions que le déjeuner, avec adjonction de «royalbritish sauce».

À six heures moins vingt, le gentleman reparut dans le grand salon ets'absorba dans la lecture du Morning Chronicle.

Une demi-heure plus tard, divers membres du Reform-Club faisaient leurentrée et s'approchaient de la cheminée, où brûlait un feu de houille.C'étaient les partenaires habituels de Mr. Phileas Fogg, comme luienragés joueurs de whist: l'ingénieur Andrew Stuart, les banquiers JohnSullivan et Samuel Fallentin, le brasseur Thomas Flanagan, GauthierRalph, un des administrateurs de la Banque d'Angleterre,—personnagesriches et considérés, même dans ce club qui compte parmi ses membres lessommités de l'industrie et de la finance.

«Eh bien, Ralph, demanda Thomas Flanagan, où en est cette affaire devol?

—Eh bien, répondit Andrew Stuart, la Banque en sera pour son argent.

—J'espère, au contraire, dit Gauthier Ralph, que nous mettrons la mainsur l'auteur du vol. Des inspecteurs de police, gens fort habiles, ontété envoyés en Amérique et en Europe, dans tous les principaux portsd'embarquement et de débarquement, et il sera difficile à ce monsieur deleur échapper.

—Mais on a donc le signalement du voleur? demanda Andrew Stuart.

—D'abord, ce n'est pas un voleur, répondit sérieusement Gauthier Ralph.

—Comment, ce n'est pas un voleur, cet individu qui a soustraitcinquante-cinq mille livres en bank-notes (1 million 375 000 francs)?

—Non, répondit Gauthier Ralph.

—C'est donc un industriel? dit John Sullivan.

—Le Morning Chronicleassure que c'est un gentleman.»

Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la têteémergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps,Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.

Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Unidiscutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant, le 29septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme decinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissierprincipal de la Banque d'Angleterre.

À qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, lesous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce momentmême, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de troisshillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.

Mais il convient de faire observer ici—ce qui rend le fait plusexplicable—que cet admirable établissement de «Bank of England» paraîtse soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, pointd'invalides, point de grillages! L'or, l'argent, les billets sontexposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On nesaurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Undes meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci: Dansune des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut lacuriosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit livres,qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier; il prit ce lingot,l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que lelingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur,et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans que lecaissier eût seulement levé la tête.

Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi.La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge,posée au-dessus du «drawing-office», sonna à cinq heures la fermeturedes bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passercinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.

Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des «détectives», choisisparmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, àLiverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc.,avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres (50000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendantles renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement commencée,ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous lesvoyageurs en arrivée ou en partance.

Or, précisément, ainsi que le disait le Morning Chronicle, on avait lieude supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des sociétésde voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, ungentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait étéremarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre duvol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalementde ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous lesdétectives du Royaume-Uni et du continent quelques bons esprits—etGauthier Ralph était du nombre—se croyaient donc fondés à espérer quele voleur n'échapperait pas.

Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et danstoute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre lesprobabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonneradonc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question,d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvaitparmi eux.

L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat desrecherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrementaiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, AndrewStuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continuadonc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist,Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu,les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversationinterrompue reprenait de plus belle.

«Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur duvoleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme!

—Allons donc! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel ilpuisse se réfugier.

—Par exemple!

—Où voulez-vous qu'il aille?

—Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terreest assez vaste.

—Elle l'était autrefois…», dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis: «À vousde couper, monsieur», ajouta-t-il en présentant les cartes à ThomasFlanagan.

La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuartla reprenait, disant:

«Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?

—Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. Laterre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vitequ'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nousoccupons, rendra les recherches plus rapides.

—Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!

—À vous de jouer, monsieur Stuart!» dit Phileas Fogg.

Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée:

«Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là unemanière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on enfait maintenant le tour en trois mois…

—En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.

—En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuisque la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le«Great-Indian peninsular railway», et voici le calcul établi par leMorning Chronicle:

  De Londres à Suez par le Mont-Cenis
     et Brindisi, railways et paquebots: 7 jours.
  De Suez à Bombay, paquebot: 13 jours.
  De Bombay à Calcutta, railway: 3 jours.
  De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot: 13 jours.
  De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot: 6 jours.
  De Yokohama à San Francisco, paquebot: 22 jours.
  De San Francisco New York, rail-road: 7 jours.
  De New York à Londres, paquebot et railway: 9 jours.
                           Total: 80 jours.

—Oui, quatre-vingts jours! s'écria, Andrew Stuart, qui par inattention,coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les ventscontraires, les naufrages, les déraillements, etc.

—Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cettefois, la discussion ne respectait plus le whist.

—Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails! s'écria AndrewStuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent lesvoyageurs!

—Tout compris», répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta:
«Deux atouts maîtres.»

Andrew Stuart, à qui c'était le tour de «faire», ramassa les cartes endisant:

«Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans lapratique…

—Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.

—Je voudrais bien vous y voir.

—Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.

—Le Ciel m'en préserve! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatremille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, estimpossible.

—Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.

—Eh bien, faites-le donc!

—Le tour du monde en quatre-vingts jours?

—Oui.

—Je le veux bien.

—Quand?

—Tout de suite.

—C'est de la folie! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer del'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutôt.

—Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne.»

Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile; puis, tout à coup,les posant sur la table:

«Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre millelivres!…

—Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.

—Quand je dis: je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujourssérieux.

—Soit!» dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues:

«J'ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je lesrisquerai volontiers…

—Vingt mille livres! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'unretard imprévu peut vous faire perdre!

—L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.

—Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé quecomme un minimum de temps!

—Un minimum bien employé suffit à tout.

—Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement desrailways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!

—Je sauterai mathématiquement.

—C'est une plaisanterie!

—Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussisérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livrescontre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingtsjours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze milledeux cents minutes. Acceptez-vous?

—Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanaganet Ralph, après s'être entendus.

—Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heuresquarante-cinq. Je le prendrai.

—Ce soir même? demanda Stuart.

—Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultantun calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, jedevrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, lesamedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoiles vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baringfrères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.—Voici unchèque de pareille somme.»

Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les sixco-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainementpas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille livres—lamoitié de sa fortune—que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir àdépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas direinexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaientémus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils sefaisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.

Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whistafin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.

«Je suis toujours prêt!» répondit cet impassible gentleman, et donnantles cartes:

«Je retourne carreau, dit-il. À vous de jouer, monsieur Stuart.»

IV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE

À sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtainede guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quittale Reform-Club. À sept heures cinquante, il ouvrait la porte de samaison et rentrait chez lui.

Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, futassez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître àcette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row nedevait rentrer qu'à minuit précis.

Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela:

«Passepartout.»

Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Cen'était pas l'heure.

«Passepartout», reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.

Passepartout se montra.

«C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.

—Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.

—Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche.
Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»

Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il étaitévident qu'il avait mal entendu.

«Monsieur se déplace? demanda-t-il.

—Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»

Passepartout, l'oeil démesurément ouvert, la paupière et le sourcilsurélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tousles symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.

«Le tour du monde! murmura-t-il.

—En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas uninstant à perdre.

—Mais les malles?… dit Passepartout, qui balançait inconsciemment satête de droite et de gauche.

—Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises delaine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route.Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez debonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.»

Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre deMr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant unephrase assez vulgaire de son pays:

«Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais restertranquille!…»

Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde enquatre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non… C'était uneplaisanterie? On allait à Douvres, bien. À Calais, soit. Après tout,cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinqans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-onjusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale.Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêteraitlà… Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai qu'il partait,qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors!

À huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenaitsa garde-robe et celle de son maître; puis, l'esprit encore troublé, ilquitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignitMr. Fogg.

Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le Bradshaw's continentalrailway steam transit and general guide, qui devait lui fournir toutesles indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains dePassepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces bellesbank-notes qui ont cours dans tous les pays.

«Vous n'avez rien oublié? demanda-t-il.

—Rien, monsieur.

—Mon mackintosh et ma couverture?

—Les voici.

—Bien, prenez ce sac.»

Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.

«Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000
F).»

Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingtmille livres eussent été en or et pesé considérablement.

Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue futfermée à double tour.

Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row.Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigearapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un desembranchements du South-Eastern-railway.

À huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare.
Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.

En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, piedsnus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait uneplume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr.Fogg et lui demanda l'aumône.

Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner auwhist, et, les présentant à la mendiante:

«Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoirrencontrée!»

Puis il passa.

Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle.
Son maître avait fait un pas dans son coeur.

Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là,Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets depremière classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinqcollègues du Reform-Club.

«Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur unpasseport que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, decontrôler mon itinéraire.

—Oh! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile.
Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman!

—Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.

—Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu?… fit observer Andrew
Stuart.

—Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir,messieurs.»

À huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent placedans le même compartiment. À huit heures quarante-cinq, un coup desifflet retentit, et le train se mit en marche.

La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accotédans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressaitmachinalement contre lui le sac aux bank-notes.

Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait unvéritable cri de désespoir!

«Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.

—Il y a… que… dans ma précipitation… mon trouble… j'aioublié…

—Quoi?

—D'éteindre le bec de gaz de ma chambre!

—Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votrecompte!»

V

DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES

Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, dugrand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du parise répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritableémotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cetteémotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux aupublic de Londres et de tout le Royaume-Uni.

Cette «question du tour du monde» fut commentée, discutée, disséquée,avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelleaffaire de l'Alabama. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, lesautres—et ils formèrent bientôt une majorité considérable—seprononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu'enthéorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens decommunication actuellement en usage, ce n'était pas seulementimpossible, c'était insensé!

Le Times, le Standard, l'Evening Star, le Morning Chronicle, etvingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr.Fogg. Seul, le Daily Telegraphle soutint dans une certaine mesure.Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et sescollègues du Reform-Club furent blâmés d'avoir tenu ce pari, quiaccusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.

Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur laquestion. On sait l'intérêt que l'on porte en Angleterre à tout ce quitouche à la géographie. Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelqueclasse qu'il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas dePhileas Fogg.

Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux—les femmesprincipalement—furent pour lui, surtout quand l'Illustrated London Newseut publié son portrait d'après sa photographie déposée aux archives duReform-Club. Certains gentlemen osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas,après tout? On a vu des choses plus extraordinaires!» C'étaient surtoutles lecteurs du Daily Telegraph. Mais on sentit bientôt que ce journallui-même commençait à faiblir.

En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de laSociété royale de géographie. Il traita la question à tous les points devue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. D'après cetarticle, tout était contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstaclesde la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre uneconcordance miraculeuse des heures de départ et d'arrivée, concordancequi n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. À la rigueur, et enEurope, où il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre,on peut compter sur l'arrivée des trains à heure fixe; mais quand ilsemploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à traverser lesÉtats-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d'un telproblème? Et les accidents de machine, les déraillements, lesrencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce quetout n'était pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne setrouverait-il pas, pendant l'hiver, à la merci des coups de vent ou desbrouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignestransocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, ilsuffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fûtirréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que dequelques heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre lepaquebot suivant, et par cela même son voyage était compromisirrévocablement.

L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent,et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.

Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman,d'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'aléa» de sonentreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, mondeplus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans letempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres duReform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contrePhileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. PhileasFogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. Onen fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur laplace de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme ou àprime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après sondépart, après l'article du Bulletin de la Société de géographie, lesoffres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit parpaquets. Pris d'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt,à cinquante, à cent!

Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale.L'honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pourpouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! et il paria cinq millelivres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même tempsque la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il secontentait de répondre: «Si la chose est faisable, il est bon que cesoit un Anglais qui le premier l'ait faite!»

Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plusen plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui; on nele prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, septjours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu'onne le prit plus du tout.

En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur dela police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsiconçue:

«Suez à Londres.

«Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.

«Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).

«Fix, détective.»

L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparutpour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée auReform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Ellereproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait étéfourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Foggavait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parutévident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde etl'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépisterles agents de la police anglaise.

VI

DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME

Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêcheconcernant le sieur Phileas Fogg.

Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez,le paquebot Mongolia, de la Compagnie péninsulaire et orientale, steameren fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes etpossédant une force nominale de cinq cents chevaux. Le Mongoliafaisaitrégulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez.C'était un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitessesréglementaires, soit dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez, etneuf milles cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avaittoujours dépassées.

En attendant l'arrivée du Mongolia, deux hommes se promenaient sur lequai au milieu de la foule d'indigènes et d'étrangers qui affluent danscette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande oeuvre de M. deLesseps assure un avenir considérable.

De ces deux hommes, l'un était l'agent consulaire du Royaume-Uni, établià Suez, qui—en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britanniqueet des sinistres prédictions de l'ingénieur Stephenson—voyait chaquejour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant ainsi de moitiél'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap deBonne-Espérance.

L'autre était un petit homme maigre, de figure assez intelligente,nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses musclessourciliers. À travers ses longs cils brillait un oeil très vif, maisdont il savait à volonté éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnaitcertaines marques d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir enplace.

Cet homme se nommait Fix, et c'était un de ces «détectives» ou agents depolice anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après levol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec leplus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l'und'eux lui semblait suspect, le «filer» en attendant un mandatd'arrestation.

Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du directeur de la policemétropolitaine le signalement de l'auteur présumé du vol. C'était celuide ce personnage distingué et bien mis que l'on avait observé dans lasalle des paiements de la Banque.

Le détective, très alléché évidemment par la forte prime promise en casde succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendrel'arrivée du Mongolia.

«Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois,que ce bateau ne peut tarder?

—Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au largede Port-Saïd, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent paspour un tel marcheur. Je vous répète que le Mongoliaa toujours gagné laprime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaqueavance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.

—Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix.

—De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il aquitté samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peuttarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec lesignalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme,s'il est à bord du Mongolia.

—Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on les sent plutôtqu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair estcomme un sens spécial auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'aiarrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleursoit à bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.

—Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.

—Un vol magnifique, répondit l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq millelivres! Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleursdeviennent mesquins! La race des Sheppard s'étiole! On se fait pendremaintenant pour quelques shillings!

—Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez d'une telle façon que jevous souhaite vivement de réussir; mais, je vous le répète, dans lesconditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vousbien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur ressembleabsolument à un honnête homme.

—Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l'inspecteur de police,les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vouscomprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un partià prendre, c'est de rester probes, sans cela ils se feraient arrêter.Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu'il faut dévisagersurtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du métier,mais de l'art.»

On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dosed'amour-propre.

Cependant le quai s'animait peu à peu. Marins de diverses nationalités,commerçants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée dupaquebot était évidemment prochaine.

Le temps était assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelquesminarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles rayons dusoleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres s'allongeaitcomme un bras sur la rade de Suez. À la surface de la mer Rougeroulaient plusieurs bateaux de pêche ou de cabotage, dont quelques-unsont conservé dans leurs façons l'élégant gabarit de la galère antique.

Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de saprofession, dévisageait les passants d'un rapide coup d'oeil.

Il était alors dix heures et demie.

«Mais il n'arrivera pas, ce paquebot! s'écria-t-il en entendant sonnerl'horloge du port.

—Il ne peut être éloigné, répondit le consul.

—Combien de temps stationnera-t-il à Suez? demanda Fix.

—Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Aden, àl'extrémité de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et ilfaut faire provision de combustible.

—Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? demanda Fix.

—Directement, sans rompre charge.

—Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, ildoit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par uneautre voie les possessions hollandaises ou françaises de l'Asie. Il doitbien savoir qu'il ne serait pas en sûreté dans l'Inde, qui est une terreanglaise.

—À moins que ce ne soit un homme très fort, répondit le consul. Vous lesavez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il nele serait à l'étranger.»

Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l'agent, le consulregagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur de policedemeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentimentassez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du Mongolia,—eten vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre avec l'intention degagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveillée ou plusdifficile à surveiller que celle de l'Atlantique, devait avoir obtenu sapréférence.

Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups desifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaixet des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peuinquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizainede canots se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du Mongolia.

Bientôt on aperçut la gigantesque coque du Mongolia, passant entre lesrives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouilleren rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyauxd'échappement.

Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns restèrent surle spardeck à contempler le panorama pittoresque de la ville; mais laplupart débarquèrent dans les canots qui étaient venus accoster leMongolia.

Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre.

En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, après avoir vigoureusementrepoussé les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service, etil lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux del'agent consulaire anglais. Et en même temps ce passager présentait unpasseport sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visabritannique.

Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup d'oeil, ilen lut le signalement.

Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La feuille trembla danssa main. Le signalement libellé sur le passeport était identique à celuiqu'il avait reçu du directeur de la police métropolitaine.

«Ce passeport n'est pas le vôtre? dit-il au passager.

—Non, répondit celui-ci, c'est le passeport de mon maître.

—Et votre maître?

—Il est resté à bord.

—Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se présente en personne auxbureaux du consulat afin d'établir son identité.

—Quoi! cela est nécessaire?

—Indispensable.

—Et où sont ces bureaux?

—Là, au coin de la place, répondit l'inspecteur en indiquant une maisonéloignée de deux cents pas.

—Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela neplaira guère de se déranger!»

Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer.

VII

QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈREDE POLICE

L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers lesbureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il futintroduit près de ce fonctionnaire.

«Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j'ai de fortesprésomptions de croire que notre homme a pris passage à bord duMongolia

Et Fix raconta ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à proposdu passeport.

«Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voirla figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à monbureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à laisserderrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la formalité despasseports n'est plus obligatoire.

—Monsieur le consul, répondit l'agent, si c'est un homme fort comme ondoit le penser, il viendra!

—Faire viser son passeport?

—Oui. Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens età favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera enrègle, mais j'espère bien que vous ne le viserez pas…

—Et pourquoi pas? Si ce passeport est régulier, répondit le consul, jen'ai pas le droit de refuser mon visa.

—Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cethomme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.

—Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, répondit le consul, maismoi, je ne puis…»

Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la portede son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dontl'un était précisément ce domestique qui s'était entretenu avec ledétective.

C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta sonpasseport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposerson visa.

Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dansun coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l'étranger des yeux.

Quand le consul eut achevé sa lecture:

«Vous êtes Phileas Fogg, esquire? demanda-t-il.

—Oui, monsieur, répondit le gentleman.

—Et cet homme est votre domestique?

—Oui. Un Français nommé Passepartout.

—Vous venez de Londres?

—Oui.

—Et vous allez?

—À Bombay.

—Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, etque nous n'exigeons plus la présentation du passeport?

—Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constaterpar votre visa mon passage à Suez.

—Soit, monsieur.»

Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr.Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, ilsortit, suivi de son domestique.

«Eh bien? demanda l'inspecteur.

—Eh bien, répondit le consul, il a l'air d'un parfait honnête homme!

—Possible, répondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit.Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressembletrait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement?

—J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements…

—J'en aurai le coeur net, répondit Fix. Le domestique me paraît êtremoins indéchiffrable que le maître. De plus, c'est un Français, qui nepourra se retenir de parler. À bientôt, monsieur le consul.»

Cela dit, l'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.

Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'était dirigévers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique; puis ils'embarqua dans un canot, revint à bord du Mongoliaet rentra dans sacabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:

«Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.

«Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.

«Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.

«Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35matin.

«Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.

«Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.

«Embarqué sur le Mongolia, samedi, 5 heures soir.

«Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.

«Total des heures dépensées: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.»

Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, quiindiquait—depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre—le mois, lequantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivéeseffectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay,Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York,Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où laperte éprouvée à chaque endroit du parcours.

Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savaittoujours s'il était en avance ou en retard.

Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez,qui, concordant avec l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni engain ni en perte.

Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville,il n'y pensait même pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiterpar leur domestique les pays qu'ils traversent.

VIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NECONVIENDRAIT

Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, quiflânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir.

«Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passeport est-ilvisé?

—Ah! c'est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Noussommes parfaitement en règle.

—Et vous regardez le pays?

—Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve.
Et comme cela, nous sommes à Suez?

—À Suez.

—En Égypte?

—En Égypte, parfaitement.

—Et en Afrique?

—En Afrique.

—En Afrique! répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous,monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cettefameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matinà huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, àtravers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante! Je leregrette! J'aurais aimé à revoir le Père-Lachaise et le Cirque desChamps-Élysées!

—Vous êtes donc bien pressé? demanda l'inspecteur de police.

—Moi, non, mais c'est mon maître. À propos, il faut que j'achète deschaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sacde nuit seulement.

—Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.

—Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment d'unecomplaisance!…»

Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.

«Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!

—Vous avez le temps, répondit Fix, il n'est encore que midi!»

Passepartout tira sa grosse montre.

«Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!

—Votre montre retarde, répondit Fix.

—Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand-père!
Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre!

—Je vois ce que c'est, répondit Fix. Vous avez gardé l'heure deLondres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soinde remettre votre montre au midi de chaque pays.

—Moi! toucher à ma montre! s'écria Passepartout, jamais!

—Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.

—Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!»

Et le brave garçon remit sa montre dans son gousset avec un gestesuperbe.

Quelques instants après, Fix lui disait:

«Vous avez donc quitté Londres précipitamment?

—Je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contretoutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quartsd'heure après nous étions partis.

—Mais où va-t-il donc, votre maître?

—Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!

—Le tour du monde? s'écria Fix.

—Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, jen'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.

—Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?

—Je le crois.

—Il est donc riche?

—Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notestoutes neuves! Et il n'épargne pas l'argent en route! Tenez! il a promisune prime magnifique au mécanicien du Mongolia, si nous arrivons àBombay avec une belle avance!

—Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître?

—Moi! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour mêmede notre départ.»

On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire surl'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police.

Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grossesomme emportée, cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexted'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans sesidées. Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que cegarçon ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé àLondres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune, quec'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put tenirpour certain que Phileas Fogg ne débarquait point à Suez, et qu'ilallait réellement à Bombay.

«Est-ce loin Bombay? demanda Passepartout.

—Assez loin, répondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de joursde mer.

—Et où prenez-vous Bombay?

—Dans l'Inde.

—En Asie?

—Naturellement.

—Diable! C'est que je vais vous dire… il y a une chose qui metracasse… c'est mon bec!

—Quel bec?

—Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon compte.Or, j'ai calculé que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatreheures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez quepour peu que le voyage se prolonge…»

Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'écoutait pluset prenait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fixlaissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pasmanquer le départ du Mongolia, et il revint en toute hâte aux bureaux del'agent consulaire.

Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout sonsang-froid.

«Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens monhomme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour dumonde en quatre-vingts jours.

—Alors c'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à
Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents!

—Nous verrons bien, répondit Fix.

—Mais ne vous trompez-vous pas? demanda encore une fois le consul.

—Je ne me trompe pas.

—Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visason passage à Suez?

—Pourquoi?… je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit ledétective, mais écoutez-moi.»

Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de saconversation avec le domestique dudit Fogg.

«En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet homme.
Et qu'allez-vous faire?

—Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m'adresser unmandat d'arrestation à Bombay, m'embarquer sur le Mongolia, filer monvoleur jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accosterpoliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule.»

Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et serendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de lapolice métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.

Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien munid'argent, d'ailleurs, s'embarquait à bord du Mongolia, et bientôt lerapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.

IX

OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DEPHILEAS FOGG

La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles,et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un lapsde temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le Mongolia, dontles feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancerl'arrivée réglementaire.

La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tousl'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres àCalcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse danstoute sa largeur la péninsule indienne, il n'est plus nécessaire dedoubler la pointe de Ceylan.

Parmi ces passagers du Mongolia, on comptait divers fonctionnairescivils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaientà l'armée britannique proprement dite, les autres commandaient lestroupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, même à présentque le gouvernement s'est substitué aux droits et aux charges del'ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à60 000, généraux à 100 000[1].

[1] Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000 francs; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de 600 000 F. (Note de l'auteur).

On vivait donc bien à bord du Mongolia, dans cette société defonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, lemillion en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le«purser», l'homme de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine àbord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunchde deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huitheures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et lesentremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Lespassagères—il y en avait quelques-unes—changeaient de toilette deuxfois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la merle permettait.

Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, commetous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de lacôte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le Mongolia, long fuseau àhélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les damesdisparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et dansescessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, lepaquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers ledétroit de Bab-el-Mandeb.

Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que,toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de ventnuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houlequi risquaient d'occasionner un accident à la machine, enfin de toutesles avaries possibles qui, en obligeant le Mongoliaà relâcher dansquelque port, auraient compromis son voyage?

Aucunement, ou tout au moins, si ce gentleman songeait à ceséventualités, il n'en laissait rien paraître. C'était toujours l'hommeimpassible, le membre imperturbable du Reform-Club, qu'aucun incident ouaccident ne pouvait surprendre. Il ne paraissait pas plus ému que leschronomètres du bord. On le voyait rarement sur le pont. Il s'inquiétaitpeu d'observer cette mer Rouge, si féconde en souvenirs, ce théâtre despremières scènes historiques de l'humanité. Il ne venait pas reconnaîtreles curieuses villes semées sur ses bords, et dont la pittoresquesilhouette se découpait quelquefois à l'horizon. Il ne rêvait même pasaux dangers de ce golfe Arabique, dont les anciens historiens, Strabon,Arrien, Arthémidore, Edrisi, ont toujours parlé avec épouvante, et surlequel les navigateurs ne se hasardaient jamais autrefois sans avoirconsacré leur voyage par des sacrifices propitiatoires.

Que faisait donc cet original, emprisonné dans le Mongolia? D'abord ilfaisait ses quatre repas par jour, sans que jamais ni roulis ni tangagepussent détraquer une machine si merveilleusement organisée. Puis iljouait au whist.

Oui! il avait rencontré des partenaires, aussi enragés que lui: uncollecteur de taxes qui se rendait à son poste à Goa, un ministre, lerévérend Décimus Smith, retournant à Bombay, et un brigadier général del'armée anglaise, qui rejoignait son corps à Bénarès. Ces troispassagers avaient pour le whist la même passion que Mr. Fogg, et ilsjouaient pendant des heures entières, non moins silencieusement que lui.

Quant à Passepartout, le mal de mer n'avait aucune prise sur lui. Iloccupait une cabine à l'avant et mangeait, lui aussi,consciencieusement. Il faut dire que, décidément, ce voyage, fait dansces conditions, ne lui déplaisait plus. Il en prenait son parti. Biennourri, bien logé, il voyait du pays et d'ailleurs il s'affirmait àlui-même que toute cette fantaisie finirait à Bombay.

Le lendemain du départ de Suez, le 10 octobre, ce ne fut pas sans uncertain plaisir qu'il rencontra sur le pont l'obligeant personnageauquel il s'était adressé en débarquant en Égypte.

«Je ne me trompe pas, dit-il en l'abordant avec son plus aimablesourire, c'est bien vous, monsieur, qui m'avez si complaisamment servide guide à Suez?

—En effet, répondit le détective, je vous reconnais! Vous êtes ledomestique de cet Anglais original…

—Précisément, monsieur…?

—Fix.

—Monsieur Fix, répondit Passepartout. Enchanté de vous retrouver àbord. Et où allez-vous donc?

—Mais, ainsi que vous, à Bombay.

—C'est au mieux! Est-ce que vous avez déjà fait ce voyage?

—Plusieurs fois, répondit Fix. Je suis un agent de la Compagniepéninsulaire.

—Alors vous connaissez l'Inde?

—Mais… oui…, répondit Fix, qui ne voulait pas trop s'avancer.

—Et c'est curieux, cette Inde-là?

—Très curieux! Des mosquées, des minarets, des temples, des fakirs, despagodes, des tigres, des serpents, des bayadères! Mais il faut espérerque vous aurez le temps de visiter le pays?

—Je l'espère, monsieur Fix. Vous comprenez bien qu'il n'est pas permisà un homme sain d'esprit de passer sa vie à sauter d'un paquebot dans unchemin de fer et d'un chemin de fer dans un paquebot, sous prétexte defaire le tour du monde en quatre-vingts jours! Non. Toute cettegymnastique cessera à Bombay, n'en doutez pas.

—Et il se porte bien, Mr. Fogg? demanda Fix du ton le plus naturel.

—Très bien, monsieur Fix. Moi aussi, d'ailleurs. Je mange comme un ogrequi serait à jeun. C'est l'air de la mer.

—Et votre maître, je ne le vois jamais sur le pont.

—Jamais. Il n'est pas curieux.

—Savez-vous, monsieur Passepartout, que ce prétendu voyage enquatre-vingts jours pourrait bien cacher quelque mission secrète… unemission diplomatique, par exemple!

—Ma foi, monsieur Fix, je n'en sais rien, je vous l'avoue, et, au fond,je ne donnerais pas une demi-couronne pour le savoir.»

Depuis cette rencontre, Passepartout et Fix causèrent souvent ensemble.L'inspecteur de police tenait à se lier avec le domestique du sieurFogg. Cela pouvait le servir à l'occasion. Il lui offrait donc souvent,au bar-room du Mongolia, quelques verres de whisky ou de pale-ale, quele brave garçon acceptait sans cérémonie et rendait même pour ne pasêtre en reste,—trouvant, d'ailleurs, ce Fix un gentleman bien honnête.

Cependant le paquebot s'avançait rapidement. Le 13, on eut connaissancede Moka, qui apparut dans sa ceinture de murailles ruinées, au-dessusdesquelles se détachaient quelques dattiers verdoyants. Au loin, dansles montagnes, se développaient de vastes champs de caféiers.Passepartout fut ravi de contempler cette ville célèbre, et il trouvamême qu'avec ces murs circulaires et un fort démantelé qui se dessinaitcomme une anse, elle ressemblait à une énorme demi-tasse.

Pendant la nuit suivante, le Mongoliafranchit le détroit deBab-el-Mandeb, dont le nom arabe signifie la Porte des Larmes, et lelendemain, 14, il faisait escale à Steamer-Point, au nord-ouest de larade d'Aden. C'est là qu'il devait se réapprovisionner de combustible.

Grave et importante affaire que cette alimentation du foyer despaquebots à de telles distances des centres de production. Rien que pourla Compagnie péninsulaire, c'est une dépense annuelle qui se chiffre parhuit cent mille livres (20 millions de francs). Il a fallu, en effet,établir des dépôts en plusieurs ports, et, dans ces mers éloignées, lecharbon revient à quatre-vingts francs la tonne.

Le Mongoliaavait encore seize cent cinquante milles à faire avantd'atteindre Bombay, et il devait rester quatre heures à Steamer-Point,afin de remplir ses soutes.

Mais ce retard ne pouvait nuire en aucune façon au programme de PhileasFogg. Il était prévu. D'ailleurs le Mongolia, au lieu d'arriver à Adenle 15 octobre seulement au matin, y entrait le 14 au soir. C'était ungain de quinze heures.

Mr. Fogg et son domestique descendirent à terre. Le gentleman voulaitfaire viser son passeport. Fix le suivit sans être remarqué. Laformalité du visa accomplie, Phileas Fogg revint à bord reprendre sapartie interrompue.

Passepartout, lui, flâna, suivant sa coutume, au milieu de cettepopulation de Somanlis, de Banians, de Parsis, de Juifs, d'Arabes,d'Européens, composant les vingt-cinq mille habitants d'Aden. Il admirales fortifications qui font de cette ville le Gibraltar de la mer desIndes, et de magnifiques citernes auxquelles travaillaient encore lesingénieurs anglais, deux mille ans après les ingénieurs du roi Salomon.

«Très curieux, très curieux! se disait Passepartout en revenant à bord.Je m'aperçois qu'il n'est pas inutile de voyager, si l'on veut voir dunouveau.»

À six heures du soir, le Mongoliabattait des branches de son hélice leseaux de la rade d'Aden et courait bientôt sur la mer des Indes. Il luiétait accordé cent soixante-huit heures pour accomplir la traverséeentre Aden et Bombay. Du reste, cette mer indienne lui fut favorable. Levent tenait dans le nord-ouest. Les voiles vinrent en aide à la vapeur.

Le navire, mieux appuyé, roula moins. Les passagères, en fraîchestoilettes, reparurent sur le pont. Les chants et les dansesrecommencèrent.

Le voyage s'accomplit donc dans les meilleures conditions. Passepartoutétait enchanté de l'aimable compagnon que le hasard lui avait procuré enla personne de Fix.

Le dimanche 20 octobre, vers midi, on eut connaissance de la côteindienne. Deux heures plus tard, le pilote montait à bord du Mongolia. Àl'horizon, un arrière-plan de collines se profilait harmonieusement surle fond du ciel. Bientôt, les rangs de palmiers qui couvrent la ville sedétachèrent vivement. Le paquebot pénétra dans cette rade formée par lesîles Salcette, Colaba, Éléphanta, Butcher, et à quatre heures et demieil accostait les quais de Bombay.

Phileas Fogg achevait alors le trente-troisième robre de la journée, etson partenaire et lui, grâce à une manoeuvre audacieuse, ayant fait lestreize levées, terminèrent cette belle traversée par un chelemadmirable.

Le Mongoliane devait arriver que le 22 octobre à Bombay. Or, il yarrivait le 20. C'était donc, depuis son départ de Londres, un gain dedeux jours, que Phileas Fogg inscrivit méthodiquement sur son itinéraireà la colonne des bénéfices.

X

OÙ PASSEPARTOUT EST TROP HEUREUX D'EN ÊTRE QUITTE EN PERDANT SACHAUSSURE

Personne n'ignore que l'Inde—ce grand triangle renversé dont la baseest au nord et la pointe au sud—comprend une superficie de quatorzecent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue unepopulation de cent quatre-vingts millions d'habitants. Le gouvernementbritannique exerce une domination réelle sur une certaine partie de cetimmense pays. Il entretient un gouverneur général à Calcutta, desgouverneurs à Madras, à Bombay, au Bengale, et un lieutenant-gouverneurà Agra.

Mais l'Inde anglaise proprement dite ne compte qu'une superficie de septcent mille milles carrés et une population de cent à cent dix millionsd'habitants. C'est assez dire qu'une notable partie du territoireéchappe encore à l'autorité de la reine; et, en effet, chez certainsrajahs de l'intérieur, farouches et terribles, l'indépendance indoue estencore absolue.

Depuis 1756—époque à laquelle fut fondé le premier établissementanglais sur l'emplacement aujourd'hui occupé par la ville deMadras—jusqu'à cette année dans laquelle éclata la grande insurrectiondes cipayes, la célèbre Compagnie des Indes fut toute-puissante. Elles'annexait peu à peu les diverses provinces, achetées aux rajahs au prixde rentes qu'elle payait peu ou point; elle nommait son gouverneurgénéral et tous ses employés civils ou militaires; mais maintenant ellen'existe plus, et les possessions anglaises de l'Inde relèventdirectement de la couronne.

Aussi l'aspect, les moeurs, les divisions ethnographiques de lapéninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageaitpar tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, encharrette, en brouette, en palanquin, à dos d'homme, en coach, etc.Maintenant, des steam-boats parcourent à grande vitesse l'Indus, leGange, et un chemin de fer, qui traverse l'Inde dans toute sa largeur ense ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement deCalcutta.

Le tracé de ce chemin de fer ne suit pas la ligne droite à traversl'Inde. La distance à vol d'oiseau n'est que de mille à onze centsmilles, et des trains, animés d'une vitesse moyenne seulement,n'emploieraient pas trois jours à la franchir; mais cette distance estaccrue d'un tiers, au moins, par la corde que décrit le railway ens'élevant jusqu'à Allahabad dans le nord de la péninsule.

Voici, en somme, le tracé à grands points du «Great Indian peninsularrailway». En quittant l'île de Bombay, il traverse Salcette, saute surle continent en face de Tannah, franchit la chaîne desGhâtes-Occidentales, court au nord-est jusqu'à Burhampour, sillonne leterritoire à peu près indépendant du Bundelkund, s'élève jusqu'àAllahabad, s'infléchit vers l'est, rencontre le Gange à Bénarès, s'enécarte légèrement, et, redescendant au sud-est par Burdivan et la villefrançaise de Chandernagor, il fait tête de ligne à Calcutta.

C'était à quatre heures et demie du soir que les passagers du Mongoliaavaient débarqué à Bombay, et le train de Calcutta partait à huit heuresprécises.

Mr. Fogg prit donc congé de ses partenaires, quitta le paquebot, donna àson domestique le détail de quelques emplettes à faire, lui recommandaexpressément de se trouver avant huit heures à la gare, et, de son pasrégulier qui battait la seconde comme le pendule d'une horlogeastronomique, il se dirigea vers le bureau des passeports.

Ainsi donc, des merveilles de Bombay, il ne songeait à rien voir, nil'hôtel de ville, ni la magnifique bibliothèque, ni les forts, ni lesdocks, ni le marché au coton, ni les bazars, ni les mosquées, ni lessynagogues, ni les églises arméniennes, ni la splendide pagode deMalebar-Hill, ornée de deux tours polygones. Il ne contemplerait ni leschefs-d'oeuvre d'Éléphanta, ni ses mystérieux hypogées, cachés ausud-est de la rade, ni les grottes Kanhérie de l'île Salcette, cesadmirables restes de l'architecture bouddhiste!

Non! rien. En sortant du bureau des passeports, Phileas Fogg se rendittranquillement à la gare, et là il se fit servir à dîner. Entre autresmets, le maître d'hôtel crut devoir lui recommander une certainegibelotte de «lapin du pays», dont il lui dit merveille.

Phileas Fogg accepta la gibelotte et la goûta consciencieusement; mais,en dépit de sa sauce épicée, il la trouva détestable.

Il sonna le maître d'hôtel.

«Monsieur, lui dit-il en le regardant fixement, c'est du lapin, cela?

—Oui, mylord, répondit effrontément le drôle, du lapin des jungles.

—Et ce lapin-là n'a pas miaulé quand on l'a tué?

—Miaulé! Oh! mylord! un lapin! Je vous jure…

—Monsieur le maître d'hôtel, reprit froidement Mr. Fogg, ne jurez paset rappelez-vous ceci: autrefois, dans l'Inde, les chats étaientconsidérés comme des animaux sacrés. C'était le bon temps.

—Pour les chats, mylord?

—Et peut-être aussi pour les voyageurs!»

Cette observation faite, Mr. Fogg continua tranquillement à dîner.

Quelques instants après Mr. Fogg, l'agent Fix avait, lui aussi, débarquédu Mongoliaet couru chez le directeur de la police de Bombay. Il fitreconnaître sa qualité de détective, la mission dont il était chargé, sasituation vis-à-vis de l'auteur présumé du vol. Avait-on reçu de Londresun mandat d'arrêt?… On n'avait rien reçu. Et, en effet, le mandat,parti après Fogg, ne pouvait être encore arrivé.

Fix resta fort décontenancé. Il voulut obtenir du directeur un ordred'arrestation contre le sieur Fogg. Le directeur refusa. L'affaireregardait l'administration métropolitaine, et celle-ci seule pouvaitlégalement délivrer un mandat. Cette sévérité de principes, cetteobservance rigoureuse de la légalité est parfaitement explicable avecles moeurs anglaises, qui, en matière de liberté individuelle,n'admettent aucun arbitraire.

Fix n'insista pas et comprit qu'il devait se résigner à attendre sonmandat. Mais il résolut de ne point perdre de vue son impénétrablecoquin, pendant tout le temps que celui-ci demeurerait à Bombay. Il nedoutait pas que Phileas Fogg n'y séjournât, et, on le sait, c'étaitaussi la conviction de Passepartout,—ce qui laisserait au mandatd'arrêt le temps d'arriver.

Mais depuis les derniers ordres que lui avait donnés son maître enquittant le Mongolia, Passepartout avait bien compris qu'il en serait deBombay comme de Suez et de Paris, que le voyage ne finirait pas ici,qu'il se poursuivrait au moins jusqu'à Calcutta, et peut-être plus loin.Et il commença à se demander si ce pari de Mr. Fogg n'était pasabsolument sérieux, et si la fatalité ne l'entraînait pas, lui quivoulait vivre en repos, à accomplir le tour du monde en quatre-vingtsjours!

En attendant, et après avoir fait acquisition de quelques chemises etchaussettes, il se promenait dans les rues de Bombay. Il y avait grandconcours de populaire, et, au milieu d'Européens de toutes nationalités,des Persans à bonnets pointus, des Bunhyas à turbans ronds, des Sindes àbonnets carrés, des Arméniens en longues robes, des Parsis à mitrenoire. C'était précisément une fête célébrée par ces Parsis ou Guèbres,descendants directs des sectateurs de Zoroastre, qui sont les plusindustrieux, les plus civilisés, les plus intelligents, les plusaustères des Indous,—race à laquelle appartiennent actuellement lesriches négociants indigènes de Bombay. Ce jour-là, ils célébraient unesorte de carnaval religieux, avec processions et divertissements, danslesquels figuraient des bayadères vêtues de gazes roses brochées d'or etd'argent, qui, au son des violes et au bruit des tam-tams, dansaientmerveilleusement, et avec une décence parfaite, d'ailleurs.

Si Passepartout regardait ces curieuses cérémonies, si ses yeux et sesoreilles s'ouvraient démesurément pour voir et entendre, si son air, saphysionomie était bien celle du «booby» le plus neuf qu'on pût imaginer,il est superflu d'y insister ici.

Malheureusement pour lui et pour son maître, dont il risqua decompromettre le voyage, sa curiosité l'entraîna plus loin qu'il neconvenait.

En effet, après avoir entrevu ce carnaval parsi, Passepartout sedirigeait vers la gare, quand, passant devant l'admirable pagode deMalebar-Hill, il eut la malencontreuse idée d'en visiter l'intérieur.

Il ignorait deux choses: d'abord que l'entrée de certaines pagodesindoues est formellement interdite aux chrétiens, et ensuite que lescroyants eux-mêmes ne peuvent y pénétrer sans avoir laissé leurschaussures à la porte. Il faut remarquer ici que, par raison de sainepolitique, le gouvernement anglais, respectant et faisant respecterjusque dans ses plus insignifiants détails la religion du pays, punitsévèrement quiconque en viole les pratiques.

Passepartout, entré là, sans penser à mal, comme un simple touriste,admirait, à l'intérieur de Malebar-Hill, ce clinquant éblouissant del'ornementation brahmanique, quand soudain il fut renversé sur lesdalles sacrées. Trois prêtres, le regard plein de fureur, seprécipitèrent sur lui, arrachèrent ses souliers et ses chaussettes, etcommencèrent à le rouer de coups, en proférant des cris sauvages.

Le Français, vigoureux et agile, se releva vivement. D'un coup de poinget d'un coup de pied, il renversa deux de ses adversaires, fort empêtrésdans leurs longues robes, et, s'élançant hors de la pagode de toute lavitesse de ses jambes, il eut bientôt distancé le troisième Indou, quis'était jeté sur ses traces, en ameutant la foule.

À huit heures moins cinq, quelques minutes seulement avant le départ dutrain, sans chapeau, pieds nus, ayant perdu dans la bagarre le paquetcontenant ses emplettes, Passepartout arrivait à la gare du chemin defer.

Fix était là, sur le quai d'embarquement. Ayant suivi le sieur Fogg à lagare, il avait compris que ce coquin allait quitter Bombay. Son partifut aussitôt pris de l'accompagner jusqu'à Calcutta et plus loin s'il lefallait. Passepartout ne vit pas Fix, qui se tenait dans l'ombre, maisFix entendit le récit de ses aventures, que Passepartout narra en peu demots à son maître.

«J'espère que cela ne vous arrivera plus», répondit simplement Phileas
Fogg, en prenant place dans un des wagons du train.

Le pauvre garçon, pieds nus et tout déconfit, suivit son maître sans motdire.

Fix allait monter dans un wagon séparé, quand une pensée le retint etmodifia subitement son projet de départ.

«Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien…
Je tiens mon homme.»

En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le traindisparut dans la nuit.

XI

OÙ PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE À UN PRIX FABULEUX

Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certainnombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils etdes négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans lapartie orientale de la péninsule.

Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisièmevoyageur se trouvait placé dans le coin opposé.

C'était le brigadier général, Sir Francis Cromarty, l'un des partenairesde Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait sestroupes cantonnées auprès de Bénarès.

Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, quis'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eûtvéritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge,il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans sonpays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné desrenseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du paysindou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentlemanne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence.C'était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre,suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisaitdans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ deLondres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été dans sa nature defaire un mouvement inutile.

Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de soncompagnon de route, bien qu'il ne l'eût étudié que les cartes à la mainet entre deux robres. Il était donc fondé à se demander si un coeurhumain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait uneâme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pourlui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadiergénéral avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit dessciences exactes.

Phileas Fogg n'avait point caché à Sir Francis Cromarty son projet devoyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait. Lebrigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but utileet à laquelle manquerait nécessairement le transire benefaciendo quidoit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarregentleman, il passerait évidemment sans «rien faire», ni pour lui, nipour les autres.

Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs,avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. À la stationde Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par Kandallahet Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna la station dePauwell. À ce point, il s'engagea dans les montagnes très ramifiées desGhâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont lesplus hauts sommets sont couverts de bois épais.

De temps à autre, Sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaientquelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant uneconversation qui tombait souvent, dit:

«Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cetendroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire.

—Pourquoi cela, Sir Francis?

—Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes,qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à lastation de Kandallah, située sur le versant opposé.

—Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme,répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité decertains obstacles.

—Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiezd'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de cegarçon.»

Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage,dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui.

«Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour cegenre de délit, reprit Sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout àce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votredomestique eût été pris…

—Eh bien, s'il eût été pris, Sir Francis, répondit Mr. Fogg, il auraitété condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenutranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût puretarder son maître!»

Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le trainfranchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, ils'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoiredu Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades,au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher del'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupartaffluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contréefertile.

Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversaitle pays des Indous dans un train du «Great peninsular railway». Cela luiparaissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel! Lalocomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée dehouille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de caféiers, demuscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournaiten spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquelsapparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes demonastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enrichissaitl'inépuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immensesétendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où nemanquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient leshennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de lavoie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un oeil pensif, regardaientpasser le convoi échevelé.

Pendant cette matinée, au-delà de la station de Malligaum, les voyageurstraversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté parles sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s'élevaient Ellora et sespagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale dufarouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provincesdétachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée que Feringhea,le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Cesassassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, enl'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamaisverser de sang, et il fut un temps où l'on ne pouvait fouiller unendroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernementanglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion,mais l'épouvantable association existe toujours et fonctionne encore.

À midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, etPassepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches,agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentimentd'évidente vanité.

Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la stationd'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petitfleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate.

Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alorsl'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru etpu croire que ces choses en resteraient là. Mais maintenant, depuisqu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était faitdans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait lesidées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets deson maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour dumonde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjàmême, il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaientsurvenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, ettremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par sonimpardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr.Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait lesjours écoulés, maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur etblâmait in pettoMr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien.Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur unpaquebot ne l'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse estréglementée.

Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour,qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund.

Le lendemain, 22 octobre, sur une question de Sir Francis Cromarty,Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était troisheures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée surle méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-septdegrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatreheures.

Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il fitla même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Ilessaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveauméridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est,c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d'autantde fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce futinutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation dubrigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'ilmaintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie,d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne.

À huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station deRothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée dequelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du trainpassa devant la ligne des wagons en disant:

«Les voyageurs descendent ici.»

Phileas Fogg regarda Sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendreà cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours.

Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint presqueaussitôt, s'écriant:

«Monsieur, plus de chemin de fer!

—Que voulez-vous dire? demanda Sir Francis Cromarty.

—Je veux dire que le train ne continue pas!»

Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg lesuivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur:

«Où sommes-nous? demanda Sir Francis Cromarty.

—Au hameau de Kholby, répondit le conducteur.

—Nous nous arrêtons ici?

—Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé…

—Comment! il n'est point achevé?

—Non! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à établirentre ce point et Allahabad, où la voie reprend.

—Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway!

—Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés.

—Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit Sir Francis
Cromarty, qui commençait à s'échauffer.

—Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bienqu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.»

Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assomméle conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître.

«Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulezbien, aviser au moyen de gagner Allahabad.

—Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable àvos intérêts?

—Non, Sir Francis, cela était prévu.

—Quoi! vous saviez que la voie…

—En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgiraittôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux joursd'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pourHong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons àtemps à Calcutta.»

Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complèteassurance.

Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient àce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manied'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de laligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de lavoie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicules detoutes sortes que possédait la bourgade, palkigharis à quatre roues,charrettes traînées par des zébus, sortes de boeufs à bosses, chars devoyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc.Aussi Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toutela bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé.

«J'irai à pied», dit Phileas Fogg.

Passepartout qui rejoignait alors son maître, fit une grimacesignificative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantesbabouches. Fort heureusement il avait été de son côté à la découverte,et en hésitant un peu:

«Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport.

—Lequel?

—Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pasd'ici.

—Allons voir l'éléphant», répondit Mr. Fogg.

Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty etPassepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos ferméde hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dansl'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogget ses deux compagnons dans l'enclos.

Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, queson propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais unebête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractèrenaturellement doux de l'animal, de façon à le conduire graduellement àce paroxysme de rage appelé «mutsh» dans la langue indoue, et cela, enle nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitementpeut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n'en est pasmoins employé avec succès par les éleveurs. Très heureusement pour Mr.Fogg, l'éléphant en question venait à peine d'être mis à ce régime, etle «mutsh» ne s'était point encore déclaré.

Kiouni—c'était le nom de la bête—pouvait, comme tous ses congénères,fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autremonture, Phileas Fogg résolut de l'employer.

Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenirrares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sontextrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement,quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on nepeut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soinsextrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louerson éléphant, l'Indien refusa net.

Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 F)l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refustoujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien nese laissait pas tenter.

La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employâtquinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres (15 000F) qu'il rapporterait à son propriétaire.

Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien delui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres (25 000F).

L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-être le drôle flairait-il unemagnifique affaire.

Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir avantd'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avaitpas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de compted'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire,et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant.

Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par laconvoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une questionde prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puisquinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50 000 F).Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion.

À deux mille livres, l'Indien se rendit.

«Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prixla viande d'éléphant!»

L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce futplus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit sesservices. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui nepouvait que doubler son intelligence.

L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissaitparfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il couvrit d'une sorte dehousse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs,deux espèces de cacolets assez peu confortables.

Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameuxsac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles dePassepartout. Puis Mr. Fogg offrit à Sir Francis Cromarty de letransporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Unvoyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal.

Des vivres furent achetées à Kholby. Sir Francis Cromarty prit placedans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit àcalifourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. LeParsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal,quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans l'épaisse forêtde lataniers.

XII
OÙ PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT À TRAVERS LES FORÊTS DEL'INDE ET CE QUI S'ENSUIT

Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur sa droitele tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Cetracé, très contrarié par les capricieuses ramifications des montsVindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avaitintérêt à prendre. Le Parsi, très familiarisé avec les routes etsentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant àtravers la forêt, et on s'en rapporta à lui.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurscacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l'éléphant, auquelson mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situationavec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs, et se voyantà peine l'un l'autre.

Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement soumisaux coups et aux contrecoups, il se gardait bien, sur une recommandationde son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eût étécoupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l'éléphant,tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown surun tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts decarpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre,que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompreun instant son trot régulier.

Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna uneheure de repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux, aprèss'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne seplaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait êtreaussi dispos que s'il fût sorti de son lit.

«Mais il est donc de fer! dit le brigadier général en le regardant avecadmiration.

—De fer forgé», répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer undéjeuner sommaire.

À midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt unaspect très sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis detamarins et de palmiers nains, puis de vastes plaines arides, hérisséesde maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cettepartie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée parune population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terriblesde la religion indoue. La domination des Anglais n'a pu s'établirrégulièrement sur un territoire soumis à l'influence des rajahs, qu'ileût été difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites desVindhias.

Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui faisaientun geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D'ailleurs, leParsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens demauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journée, à peinequelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces donts'amusait fort Passepartout.

Une pensée au milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ceque Mr. Fogg ferait de l'éléphant, quand il serait arrivé à la stationd'Allahabad? L'emmènerait-il? Impossible! Le prix du transport ajouté auprix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, lerendrait-on à la liberté? Cette estimable bête méritait bien qu'on eûtdes égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, àlui, Passepartout, il en serait très embarrassé. Cela ne laissait pas dele préoccuper.

À huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait étéfranchie, et les voyageurs firent halte au pied du versantseptentrional, dans un bungalow en ruine.

La distance parcourue pendant cette journée était d'environ vingt-cinqmilles, et il en restait autant à faire pour atteindre la stationd'Allahabad.

La nuit était froide. À l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feude branches sèches, dont la chaleur fut très appréciée. Le souper secomposa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent engens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelquesphrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Leguide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout, appuyé au tronc d'ungros arbre.

Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards etde panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanementsaigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et nefirent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. SirFrancis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu defatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve laculbute de la veille, quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement ques'il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row.

À six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriverà la station d'Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg neperdrait qu'une partie des quarante-huit heures économisées depuis lecommencement du voyage.

On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris sonallure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger,située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujoursles lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnesdésertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grandfleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles dans lenord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits,aussi sains que le pain, «aussi succulents que la crème», disent lesvoyageurs, furent extrêmement appréciés.

À deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt, qu'ildevait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait voyagerainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucunerencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sansaccident, quand l'éléphant, donnant quelques signes d'inquiétude,s'arrêta soudain.

Il était quatre heures alors.

«Qu'y a-t-il? demanda Sir Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessusde son cacolet.

—Je ne sais, mon officier», répondit le Parsi, en prêtant l'oreille àun murmure confus qui passait sous l'épaisse ramure.

Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût ditun concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments decuivre.

Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendaitpatiemment, sans prononcer une parole.

Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et s'enfonça auplus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant:

«Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il estpossible, évitons d'être vus.»

Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, enrecommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même setint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenaitnécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sansl'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement.

Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Deschants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales.Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à unecinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ilsdistinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel decette cérémonie religieuse.

En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtusde longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes,d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre,interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et decymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons etla jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statuehideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cettestatue avait quatre bras; le corps colorié d'un rouge sombre, les yeuxhagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes dehenné et de bétel. À son cou s'enroulait un collier de têtes de mort, àses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur ungéant terrassé auquel le chef manquait.

Sir Francis Cromarty reconnut cette statue.

«La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort.

—De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! dit Passepartout. Lavilaine bonne femme!»

Le Parsi lui fit signe de se taire.

Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un groupede vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, couverts d'incisions crucialesqui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupidesqui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous lesroues du char de Jaggernaut.

Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leurcostume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine.

Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou,ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils étaientsurchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Unetunique lamée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait lescontours de sa taille.

Derrière cette jeune femme—contraste violent pour les yeux—, desgardes armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistoletsdamasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin.

C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah,ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue desoie et d'or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses magnifiquesarmes de prince indien.

Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les criscouvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient lecortège.

Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulièrementattristé, et se tournant vers le guide:

«Un sutty!» dit-il.

Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. Lalongue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt sesderniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt.

Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclats decris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence.

Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par Sir Francis Cromarty, etaussitôt que la procession eut disparu:

«Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il.

—Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est unsacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vousvenez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour.

—Ah! les gueux! s'écria Passepartout, qui ne put retenir ce crid'indignation.

—Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg.

—C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajahindépendant du Bundelkund.

—Comment! reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindreémotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et lesAnglais n'ont pu les détruire?

—Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit Sir Francis Cromarty,ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons aucuneinfluence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoiredu Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtrede meurtres et de pillages incessants.

—La malheureuse! murmurait Passepartout, brûlée vive!

—Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l'était pas,vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verraitréduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait àpeine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle seraitconsidérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coincomme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existencepousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus quel'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrificeest réellement volontaire, et il faut l'intervention énergique dugouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidaisà Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneurl'autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous lepensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, seréfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice.»

Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et,quand le récit fut achevé:

«Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pasvolontaire, dit-il.

—Comment le savez-vous?

—C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund,répondit le guide.

—Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fitobserver Sir Francis Cromarty.

—Cela tient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre et del'opium.

—Mais où la conduit-on?

—À la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuiten attendant l'heure du sacrifice.

—Et ce sacrifice aura lieu?…

—Demain, dès la première apparition du jour.»

Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré etse hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait l'exciterpar un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et, s'adressant à SirFrancis Cromarty:

«Si nous sauvions cette femme? dit-il.

—Sauver cette femme, monsieur Fogg!… s'écria le brigadier général.

—J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela.

—Tiens! Mais vous êtes un homme de coeur! dit Sir Francis Cromarty.

—Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg, quand j'ai le temps.»

XIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURITAUX AUDACIEUX

Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-êtreMr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et parconséquent la réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il trouva,d'ailleurs, dans Sir Francis Cromarty, un auxiliaire décidé.

Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idéede son maître l'exaltait. Il sentait un coeur, une âme sous cetteenveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg.

Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-ilpas porté pour les hindous? À défaut de son concours, il fallait aumoins s'assurer sa neutralité.

Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question.

«Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est
Parsie. Disposez de moi.

—Bien, guide, répondit Mr. Fogg.

—Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non seulement nousrisquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris.Ainsi, voyez.

—C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre lanuit pour agir?

—Je le pense aussi», répondit le guide.

Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était uneIndienne d'une beauté célèbre, de race parsie, fille de richesnégociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducationabsolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l'eût crueEuropéenne. Elle se nommait Aouda.

Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund.Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait,elle s'échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, quiavaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il nesemblait pas qu'elle pût échapper.

Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leurgénéreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l'éléphantvers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible.

Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pasde la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir; mais les hurlements desfanatiques se laissaient entendre distinctement.

Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Leguide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmaitque la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une desportes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil del'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C'est cequi ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu mêmes. Mais ce quine fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer cette nuitmême, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite ausupplice. À cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la sauver.

Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fit,vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une reconnaissanceautour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'éteignaient alors.Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l'épaisseivresse du «hang»—opium liquide, mélangé d'une infusion de chanvre—,et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu'au temple.

Le Parsi, guidant Mr. Fogg, Sir Francis Cromarty et Passepartout,s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptationsous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là, àla lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines,ils aperçurent un monceau de bois empilé. C'était le bûcher, fait deprécieux santal, et déjà imprégné d'une huile parfumée. À sa partiesupérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé enmême temps que sa veuve. À cent pas de ce bûcher s'élevait la pagode,dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres.

«Venez!» dit le guide à voix basse.

Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissasilencieusement à travers les grandes herbes.

Le silence n'était plus interrompu que par le murmure du vent dans lesbranches.

Bientôt le guide s'arrêta à l'extrémité d'une clairière. Quelquesrésines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes dedormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataillecouvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelquesivrognes râlaient encore çà et là.

À l'arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji sedressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardesdes rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux porteset se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur lesprêtres veillaient aussi.

Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité deforcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière.

Phileas Fogg et Sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils nepouvaient rien tenter de ce côté.

Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse.

«Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures encore,et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil.

—Cela est possible, en effet», répondit le Parsi.

Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre etattendirent.

Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allaitobserver la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours àla lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers lesfenêtres de la pagode.

On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Mêmesurveillance au-dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter surl'assoupissement des gardes. L'ivresse du «hang» leur avait étéprobablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer parune ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la questionde savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autantde soin que les soldats à la porte du temple.

Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr.Fogg, Sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détourassez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet.

Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoirrencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce côté,mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument.

Là nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittaità peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbresaccroissait encore l'obscurité.

Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, ilfallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, PhileasFogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de poche.Très heureusement, les parois du temple se composaient d'un mélange debriques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La premièrebrique une fois enlevée, les autres viendraient facilement.

On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsid'un côté, Passepartout, de l'autre, travaillaient à desceller lesbriques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds.

Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur dutemple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors.

Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-onsurpris? L'éveil était-il donné? La plus vulgaire prudence leurcommandait de s'éloigner,—ce qu'ils firent en même temps que PhileasFogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous lecouvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en était une, se fûtdissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération.

Mais—contretemps funeste—des gardes se montrèrent au chevet de lapagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche.

Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes,arrêtés dans leur oeuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenirjusqu'à la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty serongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avaitquelque peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifesterses sentiments.

«N'avons-nous plus qu'à partir? demanda le brigadier général à voixbasse.

—Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide.

—Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avantmidi.

—Mais qu'espérez-vous? répondit Sir Francis Cromarty. Dans quelquesheures le jour va paraître, et…

—La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême.»

Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas
Fogg.

Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment dusupplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement àses bourreaux?

C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à cepoint? Néanmoins, Sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'audénouement de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa passes compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et il les ramenavers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquetd'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis.

Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre,ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un éclair,et qui finit par s'incruster dans son cerveau.

Il avait commencé par se dire: «Quelle folie!» et maintenant ilrépétait: «Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être laseule, et avec de tels abrutis!…»

En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il netarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les bassesbranches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol.

Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombresannoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscurité était profondeencore.

C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette fouleassoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tam retentirent.Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquellel'infortunée allait mourir.

En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vives'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty purentapercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaientau-dehors. Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement del'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureusetentait d'échapper à ses bourreaux. Le coeur de Sir Francis Cromartybondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de PhileasFogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert.

En ce moment, la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée danscette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à traversles fakirs, qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses.

Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de lafoule, la suivirent.

Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière ets'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couchéle corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victimeabsolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux.

Puis une torche fut approchée et le bois imprégné d'huile, s'enflammaaussitôt.

À ce moment, Sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg,qui dans un moment de folie généreuse, s'élançait vers le bûcher…

Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changeasoudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute cette foule se précipita àterre, épouvantée.

Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on le vît se redresser tout àcoup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendredu bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient uneapparence spectrale?

Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite, étaientlà, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige!

La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, etsans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et Sir Francis Cromarty étaientdemeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sansdoute, n'était pas moins stupéfié!…

Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et
Sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève:

«Filons!…» dit-il.

C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher aumilieu de la fumée épaisse! C'était Passepartout qui, profitant del'obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort!C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur,passait au milieu de l'épouvante générale!

Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, etl'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurset même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirentque la ruse était découverte.

En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieuxrajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'unenlèvement venait de s'accomplir.

Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaientsuivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaientrapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de laportée des balles et des flèches.

XIV

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANSMÊME SONGER À LA VOIR

Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riaitencore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main del'intrépide garçon. Son maître lui avait dit: «Bien», ce qui, dans labouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. À quoiPassepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait àson maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une idée «drôle», et il riait ensongeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, anciengymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmantefemme, un vieux rajah embaumé!

Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce quis'était passé. Enveloppée dans les couvertures de voyage, elle reposaitsur l'un des cacolets.

Cependant l'éléphant, guidé avec une extrême sûreté par le Parsi,courait rapidement dans la forêt encore obscure. Une heure après avoirquitté la pagode de Pillaji, il se lançait à travers une immense plaine.À sept heures, on fit halte. La jeune femme était toujours dans uneprostration complète. Le guide lui fit boire quelques gorgées d'eau etde brandy, mais cette influence stupéfiante qui l'accablait devait seprolonger quelque temps encore.

Sir Francis Cromarty, qui connaissait les effets de l'ivresse produitepar l'inhalation des vapeurs du chanvre, n'avait aucune inquiétude surson compte.

Mais si le rétablissement de la jeune Indienne ne fit pas question dansl'esprit du brigadier général, celui-ci se montrait moins rassuré pourl'avenir. Il n'hésita pas à dire à Phileas Fogg que si Mrs. Aoudarestait dans l'Inde, elle retomberait inévitablement entre les mains deses bourreaux. Ces énergumènes se tenaient dans toute la péninsule, etcertainement, malgré la police anglaise, ils sauraient reprendre leurvictime, fût-ce à Madras, à Bombay, à Calcutta. Et Sir Francis Cromartycitait, à l'appui de ce dire, un fait de même nature qui s'était passérécemment. À son avis, la jeune femme ne serait véritablement en sûretéqu'après avoir quitté l'Inde.

Phileas Fogg répondit qu'il tiendrait compte de ces observations etqu'il aviserait.

Vers dix heures, le guide annonçait la station d'Allahabad. Là reprenaitla voie interrompue du chemin de fer, dont les trains franchissent, enmoins d'un jour et d'une nuit, la distance qui sépare Allahabad deCalcutta.

Phileas Fogg devait donc arriver à temps pour prendre un paquebot qui nepartait que le lendemain seulement, 25 octobre, à midi, pour Hong-Kong.

La jeune femme fut déposée dans une chambre de la gare. Passepartout futchargé d'aller acheter pour elle divers objets de toilette, robe, châle,fourrures, etc., ce qu'il trouverait. Son maître lui ouvrait un créditillimité.

Passepartout partit aussitôt et courut les rues de la ville. Allahabad,c'est la cité de Dieu, l'une des plus vénérées de l'Inde, en raison dece qu'elle est bâtie au confluent de deux fleuves sacrés, le Gange et laJumna, dont les eaux attirent les pèlerins de toute la péninsule. Onsait d'ailleurs que, suivant les légendes du Ramayana, le Gange prend sasource dans le ciel, d'où, grâce à Brahma, il descend sur la terre.

Tout en faisant ses emplettes, Passepartout eut bientôt vu la ville,autrefois défendue par un fort magnifique qui est devenu une prisond'État. Plus de commerce, plus d'industrie dans cette cité, jadisindustrielle et commerçante. Passepartout, qui cherchait vainement unmagasin de nouveautés, comme s'il eût été dans Regent-street à quelquespas de Farmer et Co., ne trouva que chez un revendeur, vieux juifdifficultueux, les objets dont il avait besoin, une robe en étoffeécossaise, un vaste manteau, et une magnifique pelisse en peau de loutrequ'il n'hésita pas à payer soixante-quinze livres (1 875 F). Puis, touttriomphant, il retourna à la gare.

Mrs. Aouda commençait à revenir à elle. Cette influence à laquelle lesprêtres de Pillaji l'avaient soumise se dissipait peu à peu, et sesbeaux yeux reprenaient toute leur douceur indienne.

Lorsque le roi-poète, Uçaf Uddaul, célèbre les charmes de la reined'Ahméhnagara, il s'exprime ainsi:

«Sa luisante chevelure, régulièrement divisée en deux parts, encadre lescontours harmonieux de ses joues délicates et blanches, brillantes depoli et de fraîcheur. Ses sourcils d'ébène ont la forme et la puissancede l'arc de Kama, dieu d'amour, et sous ses longs cils soyeux, dans lapupille noire de ses grands yeux limpides, nagent comme dans les lacssacrés de l'Himalaya les reflets les plus purs de la lumière céleste.Fines, égales et blanches, ses dents resplendissent entre ses lèvressouriantes, comme des gouttes de rosée dans le sein mi-clos d'une fleurde grenadier. Ses oreilles mignonnes aux courbes symétriques, ses mainsvermeilles, ses petits pieds bombés et tendres comme les bourgeons dulotus, brillent de l'éclat des plus belles perles de Ceylan, des plusbeaux diamants de Golconde. Sa mince et souple ceinture, qu'une mainsuffit à enserrer, rehausse l'élégante cambrure de ses reins arrondis etla richesse de son buste où la jeunesse en fleur étale ses plus parfaitstrésors, et, sous les plis soyeux de sa tunique, elle semble avoir étémodelée en argent pur de la main divine de Vicvacarma, l'éternelstatuaire.»

Mais, sans toute cette amplification, il suffit de dire que Mrs. Aouda,la veuve du rajah du Bundelkund, était une charmante femme dans toutel'acception européenne du mot. Elle parlait l'anglais avec une grandepureté, et le guide n'avait point exagéré en affirmant que cette jeuneParsie avait été transformée par l'éducation.

Cependant le train allait quitter la station d'Allahabad. Le Parsiattendait. Mr. Fogg lui régla son salaire au prix convenu, sans ledépasser d'un farthing. Ceci étonna un peu Passepartout, qui savait toutce que son maître devait au dévouement du guide. Le Parsi avait, eneffet, risqué volontairement sa vie dans l'affaire de Pillaji, et si,plus tard, les Indous l'apprenaient, il échapperait difficilement à leurvengeance.

Restait aussi la question de Kiouni. Que ferait-on d'un éléphant achetési cher?

Mais Phileas Fogg avait déjà pris une résolution à cet égard.

«Parsi, dit-il au guide, tu as été serviable et dévoué. J'ai payé tonservice, mais non ton dévouement. Veux-tu cet éléphant? Il est à toi.»

Les yeux du guide brillèrent.

«C'est une fortune que Votre Honneur me donne! s'écria-t-il.

—Accepte, guide, répondit Mr. Fogg, et c'est moi qui serai encore tondébiteur.

—À la bonne heure! s'écria Passepartout. Prends, ami! Kiouni est unbrave et courageux animal!»

Et, allant à la bête, il lui présenta quelques morceaux de sucre,disant:

«Tiens, Kiouni, tiens, tiens!»

L'éléphant fit entendre quelques grognements de satisfaction. Puis,prenant Passepartout par la ceinture et l'enroulant de sa trompe, ill'enleva jusqu'à la hauteur de sa tête. Passepartout, nullement effrayé,fit une bonne caresse à l'animal, qui le replaça doucement à terre, et,à la poignée de trompe de l'honnête Kiouni, répondit une vigoureusepoignée de main de l'honnête garçon.

Quelques instants après, Phileas Fogg, Sir Francis Cromarty etPassepartout, installés dans un confortable wagon dont Mrs. Aoudaoccupait la meilleure place, couraient à toute vapeur vers Bénarès.

Quatre-vingts milles au plus séparent cette ville d'Allahabad, et ilsfurent franchis en deux heures.

Pendant ce trajet, la jeune femme revint complètement à elle; lesvapeurs assoupissantes du hang se dissipèrent.

Quel fut son étonnement de se trouver sur le railway, dans cecompartiment, recouverte de vêtements européens, au milieu de voyageursqui lui étaient absolument inconnus!

Tout d'abord, ses compagnons lui prodiguèrent leurs soins et laranimèrent avec quelques gouttes de liqueur; puis le brigadier générallui raconta son histoire. Il insista sur le dévouement de Phileas Fogg,qui n'avait pas hésité à jouer sa vie pour la sauver, et sur ledénouement de l'aventure, dû à l'audacieuse imagination de Passepartout.

Mr. Fogg laissa dire sans prononcer une parole. Passepartout, touthonteux, répétait que «ça n'en valait pas la peine»!

Mrs. Aouda remercia ses sauveurs avec effusion, par ses larmes plus quepar ses paroles. Ses beaux yeux, mieux que ses lèvres, furent lesinterprètes de sa reconnaissance. Puis, sa pensée la reportant auxscènes du sutty, ses regards revoyant cette terre indienne où tant dedangers l'attendaient encore, elle fut prise d'un frisson de terreur.

Phileas Fogg comprit ce qui se passait dans l'esprit de Mrs. Aouda, et,pour la rassurer, il lui offrit, très froidement d'ailleurs, de laconduire à Hong-Kong, où elle demeurerait jusqu'à ce que cette affairefût assoupie.

Mrs. Aouda accepta l'offre avec reconnaissance. Précisément, àHong-Kong, résidait un de ses parents, Parsi comme elle, et l'un desprincipaux négociants de cette ville, qui est absolument anglaise, touten occupant un point de la côte chinoise.

À midi et demi, le train s'arrêtait à la station de Bénarès. Leslégendes brahmaniques affirment que cette ville occupe l'emplacement del'ancienne Casi, qui était autrefois suspendue dans l'espace, entre lezénith et le nadir, comme la tombe de Mahomet. Mais, à cette époque plusréaliste, Bénarès, Athènes de l'Inde au dire des orientalistes, reposaittout prosaïquement sur le sol, et Passepartout put un instant entrevoirses maisons de briques, ses huttes en clayonnage, qui lui donnaient unaspect absolument désolé, sans aucune couleur locale.

C'était là que devait s'arrêter Sir Francis Cromarty. Les troupes qu'ilrejoignait campaient à quelques milles au nord de la ville. Le brigadiergénéral fit donc ses adieux à Phileas Fogg, lui souhaitant tout lesuccès possible, et exprimant le voeu qu'il recommençât ce voyage d'unefaçon moins originale, mais plus profitable. Mr. Fogg pressa légèrementles doigts de son compagnon. Les compliments de Mrs. Aouda furent plusaffectueux. Jamais elle n'oublierait ce qu'elle devait à Sir FrancisCromarty. Quant à Passepartout, il fut honoré d'une vraie poignée demain de la part du brigadier général. Tout ému, il se demanda où etquand il pourrait bien se dévouer pour lui. Puis on se sépara.

À partir de Bénarès, la voie ferrée suivait en partie la vallée duGange. À travers les vitres du wagon, par un temps assez clair,apparaissait le paysage varié du Béhar, puis des montagnes couvertes deverdure, les champs d'orge, de maïs et de froment, des rios et desétangs peuplés d'alligators verdâtres, des villages bien entretenus, desforêts encore verdoyantes. Quelques éléphants, des zébus à grosse bossevenaient se baigner dans les eaux du fleuve sacré, et aussi, malgré lasaison avancée et la température déjà froide, des bandes d'Indous desdeux sexes, qui accomplissaient pieusement leurs saintes ablutions. Cesfidèles, ennemis acharnés du bouddhisme, sont sectateurs fervents de lareligion brahmanique, qui s'incarne en ces trois personnes: Whisnou, ladivinité solaire, Shiva, la personnification divine des forcesnaturelles, et Brahma, le maître suprême des prêtres et deslégislateurs. Mais de quel oeil Brahma, Shiva et Whisnou devaient-ilsconsidérer cette Inde, maintenant «britannisée», lorsque quelquesteam-boat passait en hennissant et troublait les eaux consacrées duGange, effarouchant les mouettes qui volaient à sa surface, les tortuesqui pullulaient sur ses bords, et les dévots étendus au long de sesrives!

Tout ce panorama défila comme un éclair, et souvent un nuage de vapeurblanche en cacha les détails. À peine les voyageurs purent-ils entrevoirle fort de Chunar, à vingt milles au sud-est de Bénarès, ancienneforteresse des rajahs du Béhar, Ghazepour et ses importantes fabriquesd'eau de rose, le tombeau de Lord Cornwallis qui s'élève sur la rivegauche du Gange, la ville fortifiée de Buxar, Patna, grande citéindustrielle et commerçante, où se tient le principal marché d'opium del'Inde, Monghir, ville plus qu'européenne, anglaise comme Manchester ouBirmingham, renommée pour ses fonderies de fer, ses fabriques detaillanderie et d'armes blanches, et dont les hautes cheminéesencrassaient d'une fumée noire le ciel de Brahma,—un véritable coup depoing dans le pays du rêve!

Puis la nuit vint et, au milieu des hurlements des tigres, des ours, desloups qui fuyaient devant la locomotive, le train passa à toute vitesse,et on n'aperçut plus rien des merveilles du Bengale, ni Golgonde, niGour en ruine, ni Mourshedabad, qui fut autrefois capitale, ni Burdwan,ni Hougly, ni Chandernagor, ce point français du territoire indien surlequel Passepartout eût été fier de voir flotter le drapeau de sapatrie!

Enfin, à sept heures du matin, Calcutta était atteint. Le paquebot, enpartance pour Hong-Kong, ne levait l'ancre qu'à midi. Phileas Fogg avaitdonc cinq heures devant lui.

D'après son itinéraire, ce gentleman devait arriver dans la capitale desIndes le 25 octobre, vingt-trois jours après avoir quitté Londres, et ily arrivait au jour fixé. Il n'avait donc ni retard ni avance.Malheureusement, les deux jours gagnés par lui entre Londres et Bombayavaient été perdus, on sait comment, dans cette traversée de lapéninsule indienne,—mais il est à supposer que Phileas Fogg ne lesregrettait pas.

XV

OÙ LE SAC AUX BANK-NOTES S'ALLÈGE ENCORE DE QUELQUES MILLIERS DE LIVRES

Le train s'était arrêté en gare. Passepartout descendit le premier duwagon, et fut suivi de Mr. Fogg, qui aida sa jeune compagne à mettrepied sur le quai. Phileas Fogg comptait se rendre directement aupaquebot de Hong-Kong, afin d'y installer confortablement Mrs. Aouda,qu'il ne voulait pas quitter, tant qu'elle serait en ce pays sidangereux pour elle.

Au moment où Mr. Fogg allait sortir de la gare, un policeman s'approchade lui et dit:

«Monsieur Phileas Fogg?

—C'est moi.

—Cet homme est votre domestique? ajouta le policeman en désignant
Passepartout.

—Oui.

—Veuillez me suivre tous les deux.»

Mr. Fogg ne fit pas un mouvement qui pût marquer en lui une surprisequelconque. Cet agent était un représentant de la loi, et, pour toutAnglais, la loi est sacrée. Passepartout, avec ses habitudes françaises,voulut raisonner, mais le policeman le toucha de sa baguette, et PhileasFogg lui fit signe d'obéir.

«Cette jeune dame peut nous accompagner? demanda Mr. Fogg.

—Elle le peut», répondit le policeman.

Le policeman conduisit Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout vers unpalki-ghari, sorte de voiture à quatre roues et à quatre places, atteléede deux chevaux. On partit. Personne ne parla pendant le trajet, quidura vingt minutes environ.

La voiture traversa d'abord la «ville noire», aux rues étroites, bordéesde cahutes dans lesquelles grouillait une population cosmopolite, saleet déguenillée; puis elle passa à travers la ville européenne, égayée demaisons de briques, ombragée de cocotiers, hérissée de mâtures, queparcouraient déjà, malgré l'heure matinale, des cavaliers élégants et demagnifiques attelages.

Le palki-ghari s'arrêta devant une habitation d'apparence simple, maisqui ne devait pas être affectée aux usages domestiques. Le policeman fitdescendre ses prisonniers—on pouvait vraiment leur donner ce nom—, etil les conduisit dans une chambre aux fenêtres grillées, en leur disant:

«C'est à huit heures et demie que vous comparaîtrez devant le juge
Obadiah.»

Puis il se retira et ferma la porte.

«Allons! nous sommes pris!» s'écria Passepartout, en se laissant allersur une chaise.

Mrs. Aouda, s'adressant aussitôt à Mr. Fogg, lui dit d'une voix dontelle cherchait en vain à déguiser l'émotion:

«Monsieur, il faut m'abandonner! C'est pour moi que vous êtes poursuivi!
C'est pour m'avoir sauvée!»

Phileas Fogg se contenta de répondre que cela n'était pas possible.Poursuivi pour cette affaire du sutty! Inadmissible! Comment lesplaignants oseraient-ils se présenter? Il y avait méprise. Mr. Foggajouta que, dans tous les cas, il n'abandonnerait pas la jeune femme, etqu'il la conduirait à Hong-Kong.

«Mais le bateau part à midi! fit observer Passepartout.

—Avant midi nous serons à bord», répondit simplement l'impassiblegentleman.

Cela fut affirmé si nettement, que Passepartout ne put s'empêcher de sedire à lui-même:

«Parbleu! cela est certain! avant midi nous serons à bord!» Mais iln'était pas rassuré du tout.

À huit heures et demie, la porte de la chambre s'ouvrit. Le policemanreparut, et il introduisit les prisonniers dans la salle voisine.C'était une salle d'audience, et un public assez nombreux, composéd'Européens et d'indigènes, en occupait déjà le prétoire.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda et Passepartout s'assirent sur un banc en face dessièges réservés au magistrat et au greffier.

Ce magistrat, le juge Obadiah, entra presque aussitôt, suivi dugreffier. C'était un gros homme tout rond. Il décrocha une perruquependue à un clou et s'en coiffa lestement.

«La première cause», dit-il.

Mais, portant la main à sa tête:

«Hé! ce n'est pas ma perruque!

—En effet, monsieur Obadiah, c'est la mienne, répondit le greffier.

—Cher monsieur Oysterpuf, comment voulez-vous qu'un juge puisse rendreune bonne sentence avec la perruque d'un greffier!»

L'échange des perruques fut fait. Pendant ces préliminaires,Passepartout bouillait d'impatience, car l'aiguille lui paraissaitmarcher terriblement vite sur le cadran de la grosse horloge duprétoire.

«La première cause, reprit alors le juge Obadiah.

—Phileas Fogg? dit le greffier Oysterpuf.

—Me voici, répondit Mr. Fogg.

—Passepartout?

—Présent! répondit Passepartout.

—Bien! dit le juge Obadiah. Voilà deux jours, accusés, que l'on vousguette à tous les trains de Bombay.

—Mais de quoi nous accuse-t-on? s'écria Passepartout, impatienté.

—Vous allez le savoir, répondit le juge.

—Monsieur, dit alors Mr. Fogg, je suis citoyen anglais, et j'aidroit…

—Vous a-t-on manqué d'égards? demanda Mr. Obadiah.

—Aucunement.

—Bien! faites entrer les plaignants.»

Sur l'ordre du juge, une porte s'ouvrit, et trois prêtres indous furentintroduits par un huissier.

«C'est bien cela! murmura Passepartout, ce sont ces coquins quivoulaient brûler notre jeune dame!»

Les prêtres se tinrent debout devant le juge, et le greffier lut à hautevoix une plainte en sacrilège, formulée contre le sieur Phileas Fogg etson domestique, accusés d'avoir violé un lieu consacré par la religionbrahmanique.

«Vous avez entendu? demanda le juge à Phileas Fogg.

—Oui, monsieur, répondit Mr. Fogg en consultant sa montre, et j'avoue.

—Ah! vous avouez?…

—J'avoue et j'attends que ces trois prêtres avouent à leur tour cequ'ils voulaient faire à la pagode de Pillaji.»

Les prêtres se regardèrent. Ils semblaient ne rien comprendre auxparoles de l'accusé.

«Sans doute! s'écria impétueusement Passepartout, à cette pagode de
Pillaji, devant laquelle ils allaient brûler leur victime!»

Nouvelle stupéfaction des prêtres, et profond étonnement du juge
Obadiah.

«Quelle victime? demanda-t-il. Brûler qui! En pleine ville de Bombay?

—Bombay? s'écria Passepartout.

—Sans doute. Il ne s'agit pas de la pagode de Pillaji, mais de lapagode de Malebar-Hill, à Bombay.

—Et comme pièce de conviction, voici les souliers du profanateur,ajouta le greffier, en posant une paire de chaussures sur son bureau.

—Mes souliers!» s'écria Passepartout, qui, surpris au dernier chef, neput retenir cette involontaire exclamation.

On devine la confusion qui s'était opérée dans l'esprit du maître et dudomestique. Cet incident de la pagode de Bombay, ils l'avaient oublié,et c'était celui-là même qui les amenait devant le magistrat deCalcutta.

En effet, l'agent Fix avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer decette malencontreuse affaire. Retardant son départ de douze heures, ils'était fait le conseil des prêtres de Malebar-Hill; il leur avaitpromis des dommages-intérêts considérables, sachant bien que legouvernement anglais se montrait très sévère pour ce genre de délit;puis, par le train suivant, il les avait lancés sur les traces dusacrilège. Mais, par suite du temps employé à la délivrance de la jeuneveuve, Fix et les Indous arrivèrent à Calcutta avant Phileas Fogg et sondomestique, que les magistrats, prévenus par dépêche, devaient arrêter àleur descente du train. Que l'on juge du désappointement de Fix, quandil apprit que Phileas Fogg n'était point encore arrivé dans la capitalede l'Inde. Il dut croire que son voleur, s'arrêtant à une des stationsdu Peninsular-railway, s'était réfugié dans les provincesseptentrionales. Pendant vingt-quatre heures, au milieu de mortellesinquiétudes, Fix le guetta à la gare. Quelle fut donc sa joie quand, cematin même, il le vit descendre du wagon, en compagnie, il est vrai,d'une jeune femme dont il ne pouvait s'expliquer la présence. Aussitôtil lança sur lui un policeman, et voilà comment Mr. Fogg, Passepartoutet la veuve du rajah du Bundelkund furent conduits devant le jugeObadiah.

Et si Passepartout eût été moins préoccupé de son affaire, il auraitaperçu, dans un coin du prétoire, le détective, qui suivait le débatavec un intérêt facile à comprendre,—car à Calcutta, comme à Bombay,comme à Suez, le mandat d'arrestation lui manquait encore!

Cependant le juge Obadiah avait pris acte de l'aveu échappé àPassepartout, qui aurait donné tout ce qu'il possédait pour reprendreses imprudentes paroles.

«Les faits sont avoués? dit le juge.

—Avoués, répondit froidement Mr. Fogg.

—Attendu, reprit le juge, attendu que la loi anglaise entend protégerégalement et rigoureusement toutes les religions des populations del'Inde, le délit étant avoué par le sieur Passepartout, convaincud'avoir violé d'un pied sacrilège le pavé de la pagode de Malebar-Hill,à Bombay, dans la journée du 20 octobre, condamne ledit Passepartout àquinze jours de prison et à une amende de trois cents livres (7 500 F).

—Trois cents livres? s'écria Passepartout, qui n'était véritablementsensible qu'à l'amende.

—Silence! fit l'huissier d'une voix glapissante.

—Et, ajouta le juge Obadiah, attendu qu'il n'est pas matériellementprouvé qu'il n'y ait pas connivence entre le domestique et le maître,qu'en tout cas celui-ci doit être tenu responsable des gestes d'unserviteur à ses gages, retient ledit Phileas Fogg et le condamne à huitjours de prison et cent cinquante livres d'amende. Greffier, appelez uneautre cause!»

Fix, dans son coin, éprouvait une indicible satisfaction. Phileas Foggretenu huit jours à Calcutta, c'était plus qu'il n'en fallait pourdonner au mandat le temps de lui arriver.

Passepartout était abasourdi. Cette condamnation ruinait son maître. Unpari de vingt mille livres perdu, et tout cela parce que, en vraibadaud, il était entré dans cette maudite pagode!

Phileas Fogg, aussi maître de lui que si cette condamnation ne l'eût pasconcerné, n'avait pas même froncé le sourcil. Mais au moment où legreffier appelait une autre cause, il se leva et dit:

«J'offre caution.

—C'est votre droit», répondit le juge.

Fix se sentit froid dans le dos, mais il reprit son assurance, quand ilentendit le juge, «attendu la qualité d'étrangers de Phileas Fogg et deson domestique», fixer la caution pour chacun d'eux à la somme énorme demille livres (25 000 F).

C'était deux mille livres qu'il en coûterait à Mr. Fogg, s'il nepurgeait pas sa condamnation.

«Je paie», dit ce gentleman.

Et du sac que portait Passepartout, il retira un paquet de bank-notesqu'il déposa sur le bureau du greffier.

«Cette somme vous sera restituée à votre sortie de prison, dit le juge.
En attendant, vous êtes libres sous caution.

—Venez, dit Phileas Fogg à son domestique.

—Mais, au moins, qu'ils rendent les souliers!» s'écria Passepartoutavec un mouvement de rage.

On lui rendit ses souliers.

«En voilà qui coûtent cher! murmura-t-il. Plus de mille livres chacun!
Sans compter qu'ils me gênent!»

Passepartout, absolument piteux, suivit Mr. Fogg, qui avait offert sonbras à la jeune femme. Fix espérait encore que son voleur ne sedéciderait jamais à abandonner cette somme de deux mille livres et qu'ilferait ses huit jours de prison. Il se jeta donc sur les traces de Fogg.

Mr. Fogg prit une voiture, dans laquelle Mrs. Aouda, Passepartout et luimontèrent aussitôt. Fix courut derrière la voiture, qui s'arrêta bientôtsur l'un des quais de la ville.

À un demi-mille en rade, le Rangoonétait mouillé, son pavillon departance hissé en tête de mât. Onze heures sonnaient. Mr. Fogg était enavance d'une heure. Fix le vit descendre de voiture et s'embarquer dansun canot avec Mrs. Aouda et son domestique. Le détective frappa la terredu pied.

«Le gueux! s'écria-t-il, il part! Deux mille livres sacrifiées! Prodiguecomme un voleur! Ah! je le filerai jusqu'au bout du monde s'il le faut;mais du train dont il va, tout l'argent du vol y aura passé!»

L'inspecteur de police était fondé à faire cette réflexion. En effet,depuis qu'il avait quitté Londres, tant en frais de voyage qu'en primes,en achat d'éléphant, en cautions et en amendes, Phileas Fogg avait déjàsemé plus de cinq mille livres (125 000 F) sur sa route, et le tant pourcent de la somme recouvrée, attribué aux détectives, allait diminuanttoujours.

XVI

OÙ FIX N'A PAS L'AIR DE CONNAÎTRE DU TOUT LES CHOSES DONT ON LUI PARLE

Le Rangoon, l'un des paquebots que la Compagnie péninsulaire etorientale emploie au service des mers de la Chine et du Japon, était unsteamer en fer, à hélice, jaugeant brut dix-sept cent soixante-dixtonnes, et d'une force nominale de quatre cents chevaux. Il égalait leMongoliaen vitesse, mais non en confortable. Aussi Mrs. Aouda nefut-elle point aussi bien installée que l'eût désiré Phileas Fogg. Aprèstout, il ne s'agissait que d'une traversée de trois mille cinq centsmilles, soit de onze à douze jours, et la jeune femme ne se montra pasune difficile passagère.

Pendant les premiers jours de cette traversée, Mrs. Aouda fit plus ampleconnaissance avec Phileas Fogg. En toute occasion, elle lui témoignaitla plus vive reconnaissance. Le flegmatique gentleman l'écoutait, enapparence au moins, avec la plus extrême froideur, sans qu'uneintonation, un geste décelât en lui la plus légère émotion. Il veillaità ce que rien ne manquât à la jeune femme. À de certaines heures ilvenait régulièrement, sinon causer, du moins l'écouter. Il accomplissaitenvers elle les devoirs de la politesse la plus stricte, mais avec lagrâce et l'imprévu d'un automate dont les mouvements auraient étécombinés pour cet usage. Mrs. Aouda ne savait trop que penser, maisPassepartout lui avait un peu expliqué l'excentrique personnalité de sonmaître. Il lui avait appris quelle gageure entraînait ce gentlemanautour du monde. Mrs. Aouda avait souri; mais après tout, elle luidevait la vie, et son sauveur ne pouvait perdre à ce qu'elle le vît àtravers sa reconnaissance.

Mrs. Aouda confirma le récit que le guide indou avait fait de satouchante histoire. Elle était, en effet, de cette race qui tient lepremier rang parmi les races indigènes. Plusieurs négociants parsis ontfait de grandes fortunes aux Indes, dans le commerce des cotons. L'und'eux, Sir James Jejeebhoy, a été anobli par le gouvernement anglais, etMrs. Aouda était parente de ce riche personnage qui habitait Bombay.C'était même un cousin de Sir Jejeebhoy, l'honorable Jejeeh, qu'ellecomptait rejoindre à Hong-Kong. Trouverait-elle près de lui refuge etassistance? Elle ne pouvait l'affirmer. À quoi Mr. Fogg répondaitqu'elle n'eût pas à s'inquiéter, et que tout s'arrangeraitmathématiquement! Ce fut son mot.

La jeune femme comprenait-elle cet horrible adverbe? On ne sait.Toutefois, ses grands yeux se fixaient sur ceux de Mr. Fogg, ses grandsyeux «limpides comme les lacs sacrés de l'Himalaya»! Mais l'intraitableFogg, aussi boutonné que jamais, ne semblait point homme à se jeter dansce lac.

Cette première partie de la traversée du Rangoons'accomplit dans desconditions excellentes. Le temps était maniable. Toute cette portion del'immense baie que les marins appellent les «brasses du Bengale» semontra favorable à la marche du paquebot. Le Rangooneut bientôtconnaissance du Grand-Andaman, la principale du groupe, que sapittoresque montagne de Saddle-Peak, haute de deux mille quatre centspieds, signale de fort loin aux navigateurs.

La côte fut prolongée d'assez près. Les sauvages Papouas de l'île ne semontrèrent point. Ce sont des êtres placés au dernier degré de l'échellehumaine, mais dont on fait à tort des anthropophages.

Le développement panoramique de ces îles était superbe. D'immensesforêts de lataniers, d'arecs, de bambousiers, de muscadiers, de tecks,de gigantesques mimosées, de fougères arborescentes, couvraient le paysen premier plan, et en arrière se profilait l'élégante silhouette desmontagnes. Sur la côte pullulaient par milliers ces précieusessalanganes, dont les nids comestibles forment un mets recherché dans leCéleste Empire. Mais tout ce spectacle varié, offert aux regards par legroupe des Andaman, passa vite, et le Rangoons'achemina rapidement versle détroit de Malacca, qui devait lui donner accès dans les mers de laChine.

Que faisait pendant cette traversée l'inspecteur Fix, simalencontreusement entraîné dans un voyage de circumnavigation? Audépart de Calcutta, après avoir laissé des instructions pour que lemandat, s'il arrivait enfin, lui fût adressé à Hong-Kong, il avait pus'embarquer à bord du Rangoonsans avoir été aperçu de Passepartout, etil espérait bien dissimuler sa présence jusqu'à l'arrivée du paquebot.En effet, il lui eût été difficile d'expliquer pourquoi il se trouvait àbord, sans éveiller les soupçons de Passepartout, qui devait le croire àBombay. Mais il fut amené à renouer connaissance avec l'honnête garçonpar la logique même des circonstances. Comment? On va le voir.

Toutes les espérances, tous les désirs de l'inspecteur de police,étaient maintenant concentrés sur un unique point du monde, Hong-Kong,car le paquebot s'arrêtait trop peu de temps à Singapore pour qu'il pûtopérer en cette ville. C'était donc à Hong-Kong que l'arrestation duvoleur devait se faire, ou le voleur lui échappait, pour ainsi dire,sans retour.

En effet, Hong-Kong était encore une terre anglaise, mais la dernièrequi se rencontrât sur le parcours. Au-delà, la Chine, le Japon,l'Amérique offraient un refuge à peu près assuré au sieur Fogg. ÀHong-Kong, s'il y trouvait enfin le mandat d'arrestation qui couraitévidemment après lui, Fix arrêtait Fogg et le remettait entre les mainsde la police locale. Nulle difficulté. Mais après Hong-Kong, un simplemandat d'arrestation ne suffirait plus. Il faudrait un acted'extradition. De là retards, lenteurs, obstacles de toute nature, dontle coquin profiterait pour échapper définitivement. Si l'opérationmanquait à Hong-Kong, il serait, sinon impossible, du moins biendifficile, de la reprendre avec quelque chance de succès.

«Donc, se répétait Fix pendant ces longues heures qu'il passait dans sacabine, donc, ou le mandat sera à Hong-Kong, et j'arrête mon homme, ouil n'y sera pas, et cette fois il faut à tout prix que je retarde sondépart! J'ai échoué à Bombay, j'ai échoué à Calcutta! Si je manque moncoup à Hong-Kong, je suis perdu de réputation! Coûte que coûte, il fautréussir. Mais quel moyen employer pour retarder, si cela est nécessaire,le départ de ce maudit Fogg?»

En dernier ressort, Fix était bien décidé à tout avouer à Passepartout,à lui faire connaître ce maître qu'il servait et dont il n'étaitcertainement pas le complice. Passepartout, éclairé par cetterévélation, devant craindre d'être compromis, se rangerait sans doute àlui, Fix. Mais enfin c'était un moyen hasardeux, qui ne pouvait êtreemployé qu'à défaut de tout autre. Un mot de Passepartout à son maîtreeût suffi à compromettre irrévocablement l'affaire.

L'inspecteur de police était donc extrêmement embarrassé, quand laprésence de Mrs. Aouda à bord du Rangoon, en compagnie de Phileas Fogg,lui ouvrit de nouvelles perspectives.

Quelle était cette femme? Quel concours de circonstances en avait faitla compagne de Fogg? C'était évidemment entre Bombay et Calcutta que larencontre avait eu lieu. Mais en quel point de la péninsule? Était-ce lehasard qui avait réuni Phileas Fogg et la jeune voyageuse? Ce voyage àtravers l'Inde, au contraire, n'avait-il pas été entrepris par cegentleman dans le but de rejoindre cette charmante personne? car elleétait charmante! Fix l'avait bien vu dans la salle d'audience dutribunal de Calcutta.

On comprend à quel point l'agent devait être intrigué. Il se demandas'il n'y avait pas dans cette affaire quelque criminel enlèvement. Oui!cela devait être! Cette idée s'incrusta dans le cerveau de Fix, et ilreconnut tout le parti qu'il pouvait tirer de cette circonstance. Quecette jeune femme fût mariée ou non, il y avait enlèvement, et il étaitpossible, à Hong-Kong, de susciter au ravisseur des embarras tels, qu'ilne pût s'en tirer à prix d'argent.

Mais il ne fallait pas attendre l'arrivée du Rangoonà Hong-Kong. CeFogg avait la détestable habitude de sauter d'un bateau dans un autre,et, avant que l'affaire fût entamée, il pouvait être déjà loin.

L'important était donc de prévenir les autorités anglaises et designaler le passage du Rangoonavant son débarquement. Or, rien n'étaitplus facile, puisque le paquebot faisait escale à Singapore, et queSingapore est reliée à la côte chinoise par un fil télégraphique.

Toutefois, avant d'agir et pour opérer plus sûrement, Fix résolutd'interroger Passepartout. Il savait qu'il n'était pas très difficile defaire parler ce garçon, et il se décida à rompre l'incognito qu'il avaitgardé jusqu'alors. Or, il n'y avait pas de temps à perdre. On était au30 octobre, et le lendemain même le Rangoondevait relâcher à Singapore.

Donc, ce jour-là, Fix, sortant de sa cabine, monta sur le pont, dansl'intention d'aborder Passepartout «le premier» avec les marques de laplus extrême surprise. Passepartout se promenait à l'avant, quandl'inspecteur se précipita vers lui, s'écriant:

«Vous, sur le Rangoon!

—Monsieur Fix à bord! répondit Passepartout, absolument surpris, enreconnaissant son compagnon de traversée du Mongolia. Quoi! je vouslaisse à Bombay, et je vous retrouve sur la route de Hong-Kong! Maisvous faites donc, vous aussi, le tour du monde?

—Non, non, répondit Fix, et je compte m'arrêter à Hong-Kong,—au moinsquelques jours.

—Ah! dit Passepartout, qui parut un instant étonné. Mais comment nevous ai-je pas aperçu à bord depuis notre départ de Calcutta?

—Ma foi, un malaise… un peu de mal de mer… Je suis resté couchédans ma cabine… Le golfe du Bengale ne me réussit pas aussi bien quel'océan Indien. Et votre maître, Mr. Phileas Fogg?

—En parfaite santé, et aussi ponctuel que son itinéraire! Pas un jourde retard! Ah! monsieur Fix, vous ne savez pas cela, vous, mais nousavons aussi une jeune dame avec nous.

—Une jeune dame?» répondit l'agent, qui avait parfaitement l'air de nepas comprendre ce que son interlocuteur voulait dire.

Mais Passepartout l'eut bientôt mis au courant de son histoire. Ilraconta l'incident de la pagode de Bombay, l'acquisition de l'éléphantau prix de deux mille livres, l'affaire du sutty, l'enlèvement d'Aouda,la condamnation du tribunal de Calcutta, la liberté sous caution. Fix,qui connaissait la dernière partie de ces incidents, semblait lesignorer tous, et Passepartout se laissait aller au charme de narrer sesaventures devant un auditeur qui lui marquait tant d'intérêt.

«Mais, en fin de compte, demanda Fix, est-ce que votre maître al'intention d'emmener cette jeune femme en Europe?

—Non pas, monsieur Fix, non pas! Nous allons tout simplement laremettre aux soins de l'un de ses parents, riche négociant deHong-Kong.»

«Rien à faire!» se dit le détective en dissimulant son désappointement.
«Un verre de gin, monsieur Passepartout?

—Volontiers, monsieur Fix. C'est bien le moins que nous buvions à notrerencontre à bord du Rangoon

XVII

OÙ IL EST QUESTION DE CHOSES ET D'AUTRES PENDANT LA TRAVERSÉE DESINGAPORE À HONG-KONG

Depuis ce jour, Passepartout et le détective se rencontrèrentfréquemment, mais l'agent se tint dans une extrême réserve vis-à-vis deson compagnon, et il n'essaya point de le faire parler. Une ou deux foisseulement, il entrevit Mr. Fogg, qui restait volontiers dans le grandsalon du Rangoon, soit qu'il tînt compagnie à Mrs. Aouda, soit qu'iljouât au whist, suivant son invariable habitude.

Quant à Passepartout, il s'était pris très sérieusement à méditer sur lesingulier hasard qui avait mis, encore une fois, Fix sur la route de sonmaître. Et, en effet, on eût été étonné à moins. Ce gentleman, trèsaimable, très complaisant à coup sûr, que l'on rencontre d'abord à Suez,qui s'embarque sur le Mongolia, qui débarque à Bombay, où il dit devoirséjourner, que l'on retrouve sur le Rangoon, faisant route pourHong-Kong, en un mot, suivant pas à pas l'itinéraire de Mr. Fogg, celavalait la peine qu'on y réfléchît. Il y avait là une concordance aumoins bizarre. À qui en avait ce Fix? Passepartout était prêt a parierses babouches—il les avait précieusement conservées—que le Fixquitterait Hong-Kong en même temps qu'eux, et probablement sur le mêmepaquebot.

Passepartout eût réfléchi pendant un siècle, qu'il n'aurait jamaisdeviné de quelle mission l'agent avait été chargé. Jamais il n'eûtimaginé que Phileas Fogg fût «filé», à la façon d'un voleur, autour duglobe terrestre. Mais comme il est dans la nature humaine de donner uneexplication à toute chose, voici comment Passepartout, soudainementilluminé, interpréta la présence permanente de Fix, et, vraiment, soninterprétation était fort plausible. En effet, suivant lui, Fix n'étaitet ne pouvait être qu'un agent lancé sur les traces de Mr. Fogg par sescollègues du Reform-Club, afin de constater que ce voyages'accomplissait régulièrement autour du monde, suivant l'itinéraireconvenu.

«C'est évident! c'est évident! se répétait l'honnête garçon, tout fierde sa perspicacité. C'est un espion que ces gentlemen ont mis à nostrousses! Voilà qui n'est pas digne! Mr. Fogg si probe, si honorable! Lefaire épier par un agent! Ah! messieurs du Reform-Club, cela vouscoûtera cher!»

Passepartout, enchanté de sa découverte, résolut cependant de n'en riendire à son maître, craignant que celui-ci ne fût justement blessé decette défiance que lui montraient ses adversaires. Mais il se promitbien de gouailler Fix à l'occasion, à mots couverts et sans secompromettre.

Le mercredi 30 octobre, dans l'après-midi, le Rangoonembouquait ledétroit de Malacca, qui sépare la presqu'île de ce nom des terres deSumatra. Des îlots montagneux très escarpés, très pittoresquesdérobaient aux passagers la vue de la grande île.

Le lendemain, à quatre heures du matin, le Rangoon, ayant gagné unedemi-journée sur sa traversée réglementaire, relâchait à Singapore, afind'y renouveler sa provision de charbon.

Phileas Fogg inscrivit cette avance à la colonne des gains, et, cettefois, il descendit à terre, accompagnant Mrs. Aouda, qui avait manifestéle désir de se promener pendant quelques heures.

Fix, à qui toute action de Fogg paraissait suspecte, le suivit sans selaisser apercevoir. Quant à Passepartout, qui riait in petto à voir lamanoeuvre de Fix, il alla faire ses emplettes ordinaires.

L'île de Singapore n'est ni grande ni imposante l'aspect. Les montagnes,c'est-à-dire les profils, lui manquent. Toutefois, elle est charmantedans sa maigreur. C'est un parc coupé de belles routes. Un joliéquipage, attelé de ces chevaux élégants qui ont été importés de laNouvelle-Hollande, transporta Mrs. Aouda et Phileas Fogg au milieu desmassifs de palmiers à l'éclatant feuillage, et de girofliers dont lesclous sont formés du bouton même de la fleur entrouverte. Là, lesbuissons de poivriers remplaçaient les haies épineuses des campagneseuropéennes; des sagoutiers, de grandes fougères avec leur ramuresuperbe, variaient l'aspect de cette région tropicale; des muscadiers aufeuillage verni saturaient l'air d'un parfum pénétrant. Les singes,bandes alertes et grimaçantes, ne manquaient pas dans les bois, nipeut-être les tigres dans les jungles. À qui s'étonnerait d'apprendreque dans cette île, si petite relativement, ces terribles carnassiers nefussent pas détruits jusqu'au dernier, on répondra qu'ils viennent deMalacca, en traversant le détroit à la nage.

Après avoir parcouru la campagne pendant deux heures, Mrs. Aouda et soncompagnon—qui regardait un peu sans voir—rentrèrent dans la ville,vaste agglomération de maisons lourdes et écrasées, qu'entourent decharmants jardins où poussent des mangoustes, des ananas et tous lesmeilleurs fruits du monde.

À dix heures, ils revenaient au paquebot, après avoir été suivis, sanss'en douter, par l'inspecteur, qui avait dû lui aussi se mettre en fraisd'équipage.

Passepartout les attendait sur le pont du Rangoon. Le brave garçon avaitacheté quelques douzaines de mangoustes, grosses comme des pommesmoyennes, d'un brun foncé au-dehors, d'un rouge éclatant au-dedans, etdont le fruit blanc, en fondant entre les lèvres, procure aux vraisgourmets une jouissance sans pareille. Passepartout fut trop heureux deles offrir à Mrs. Aouda, qui le remercia avec beaucoup de grâce.

À onze heures, le Rangoon, ayant son plein de charbon, larguait sesamarres, et, quelques heures plus tard, les passagers perdaient de vueces hautes montagnes de Malacca, dont les forêts abritent les plus beauxtigres de la terre.

Treize cents milles environ séparent Singapore de l'île de Hong-Kong,petit territoire anglais détaché de la côte chinoise. Phileas Fogg avaitintérêt à les franchir en six jours au plus, afin de prendre à Hong-Kongle bateau qui devait partir le 6 novembre pour Yokohama, l'un desprincipaux ports du Japon.

Le Rangoonétait fort chargé. De nombreux passagers s'étaient embarquésà Singapore, des Indous, des Ceylandais, des Chinois, des Malais, desPortugais, qui, pour la plupart, occupaient les secondes places.

Le temps, assez beau jusqu'alors, changea avec le dernier quartier de lalune. Il y eut grosse mer. Le vent souffla quelquefois en grande brise,mais très heureusement de la partie du sud-est, ce qui favorisait lamarche du steamer. Quand il était maniable, le capitaine faisait établirla voilure. Le Rangoon, gréé en brick, navigua souvent avec ses deuxhuniers et sa misaine, et sa rapidité s'accrut sous la double action dela vapeur et du vent. C'est ainsi que l'on prolongea, sur une lamecourte et parfois très fatigante, les côtes d'Annam et de Cochinchine.

Mais la faute en était plutôt au Rangoonqu'à la mer, et c'est à cepaquebot que les passagers, dont la plupart furent malades, durent s'enprendre de cette fatigue.

En effet, les navires de la Compagnie péninsulaire, qui font le servicedes mers de Chine, ont un sérieux défaut de construction. Le rapport deleur tirant d'eau en charge avec leur creux a été mal calculé, et, parsuite, ils n'offrent qu'une faible résistance à la mer. Leur volume,clos, impénétrable à l'eau, est insuffisant. Ils sont «noyés», pouremployer l'expression maritime, et, en conséquence de cette disposition,il ne faut que quelques paquets de mer, jetés à bord, pour modifier leurallure. Ces navires sont donc très inférieurs—sinon par le moteur etl'appareil évaporatoire, du moins par la construction,—aux types desMessageries françaises, tels que l'Impératrice et le Cambodge. Tandisque, suivant les calculs des ingénieurs, ceux-ci peuvent embarquer unpoids d'eau égal à leur propre poids avant de sombrer, les bateaux de laCompagnie péninsulaire, le Golgonda, le Corea, et enfin le Rangoon, nepourraient pas embarquer le sixième de leur poids sans couler par lefond.

Donc, par le mauvais temps, il convenait de prendre de grandesprécautions. Il fallait quelquefois mettre à la cape sous petite vapeur.C'était une perte de temps qui ne paraissait affecter Phileas Fogg enaucune façon, mais dont Passepartout se montrait extrêmement irrité. Ilaccusait alors le capitaine, le mécanicien, la Compagnie, et envoyait audiable tous ceux qui se mêlent de transporter des voyageurs. Peut-êtreaussi la pensée de ce bec de gaz qui continuait de brûler à son comptedans la maison de Saville-row entrait-elle pour beaucoup dans sonimpatience.

«Mais vous êtes donc bien pressé d'arriver à Hong-Kong? lui demanda unjour le détective.

—Très pressé! répondit Passepartout.

—Vous pensez que Mr. Fogg a hâte de prendre le paquebot de Yokohama?

—Une hâte effroyable.

—Vous croyez donc maintenant à ce singulier voyage autour du monde?

—Absolument. Et vous, monsieur Fix?

—Moi? je n'y crois pas!

—Farceur!» répondit Passepartout en clignant de l'oeil.

Ce mot laissa l'agent rêveur. Ce qualificatif l'inquiéta, sans qu'il sûttrop pourquoi. Le Français l'avait-il deviné? Il ne savait trop quepenser. Mais sa qualité de détective, dont seul il avait le secret,comment Passepartout aurait-il pu la reconnaître? Et cependant, en luiparlant ainsi, Passepartout avait certainement eu une arrière-pensée.

Il arriva même que le brave garçon alla plus loin, un autre jour, maisc'était plus fort que lui. Il ne pouvait tenir sa langue.

«Voyons, monsieur Fix, demanda-t-il à son compagnon d'un ton malicieux,est-ce que, une fois arrivés à Hong-Kong, nous aurons le malheur de vousy laisser?

—Mais, répondit Fix assez embarrassé, je ne sais!… Peut-être que…

—Ah! dit Passepartout, si vous nous accompagniez, ce serait un bonheurpour moi! Voyons! un agent de la Compagnie péninsulaire ne sauraits'arrêter en route! Vous n'alliez qu'à Bombay, et vous voici bientôt enChine! L'Amérique n'est pas loin, et de l'Amérique à l'Europe il n'y aqu'un pas!»

Fix regardait attentivement son interlocuteur, qui lui montrait lafigure la plus aimable du monde, et il prit le parti de rire avec lui.Mais celui-ci, qui était en veine, lui demanda si «ça lui rapportaitbeaucoup, ce métier-là?»

«Oui et non, répondit Fix sans sourciller. Il y a de bonnes et demauvaises affaires. Mais vous comprenez bien que je ne voyage pas à mesfrais!

—Oh! pour cela, j'en suis sûr!» s'écria Passepartout, riant de plusbelle.

La conversation finie, Fix rentra dans sa cabine et se mit à réfléchir.Il était évidemment deviné. D'une façon ou d'une autre, le Françaisavait reconnu sa qualité de détective. Mais avait-il prévenu son maître?Quel rôle jouait-il dans tout ceci? Était-il complice ou non? L'affaireétait-elle éventée, et par conséquent manquée? L'agent passa là quelquesheures difficiles, tantôt croyant tout perdu, tantôt espérant que Foggignorait la situation, enfin ne sachant quel parti prendre.

Cependant le calme se rétablit dans son cerveau, et il résolut d'agirfranchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans lesconditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg sepréparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais,lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complicede son maître—et celui-ci savait tout, et dans ce cas l'affaire étaitdéfinitivement compromise—ou le domestique n'était pour rien dans levol, et alors son intérêt serait d'abandonner le voleur.

Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, etau-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence.Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sanss'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui.

Et cependant, dans le voisinage, il y avait—suivant l'expression desastronomes—un astre troublant qui aurait dû produire certainesperturbations sur le coeur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs.Aouda n'agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et lesperturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles àcalculer que celles d'Uranus qui l'ont amené la découverte de Neptune.

Oui! c'était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, quilisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de lajeune femme! Décidément Phileas Fogg n'avait de coeur que ce qu'il enfallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non! Quantaux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naîtreen lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dansdes transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde del'«engine-room», il regardait la puissante machine qui s'emportaitparfois, quand dans un violent mouvement de tangage, l'hélice s'affolaithors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoquala colère du digne garçon.

«Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! s'écria-t-il. On nemarche pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si c'était un navire américain,on sauterait peut-être, mais on irait plus vite!»

XVIII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ, VA ÀSES AFFAIRES

Pendant les derniers jours de la traversée, le temps fut assez mauvais.Le vent devint très fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, ilcontraria la marche du paquebot. Le Rangoon, trop instable, roulaconsidérablement, et les passagers furent en droit de garder rancune àces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large.

Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempête.La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le Rangoondut mettre à lacape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d'héliceseulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les voilesavaient été serrées, et c'était encore trop de ces agrès qui sifflaientau milieu des rafales.

La vitesse du paquebot, on le conçoit, fut notablement diminuée, et l'onput estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard surl'heure réglementaire, et plus même, si la tempête ne cessait pas.

Phileas Fogg assistait à ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblaitlutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Sonfront ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingtheures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le départdu paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait niimpatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette tempête rentrât dansson programme, qu'elle fût prévue. Mrs. Aouda, qui s'entretint avec soncompagnon de ce contretemps, le trouva aussi calme que par le passé.

Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même oeil. Bien au contraire.Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans bornes,si le Rangooneût été obligé de fuir devant la tourmente. Tous cesretards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à resterquelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et sesbourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, maisqu'importe! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand son corps setordait sous le mal de mer, son esprit s'ébaudissait d'une immensesatisfaction.

Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée ilpassa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché! Laterre et l'eau semblaient être à la dévotion de son maître. Steamers etrailways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pourfavoriser son voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné?Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent dû sortirde sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête l'exaspérait, cette rafalele mettait en fureur, et il eût volontiers fouetté cette merdésobéissante! Pauvre garçon! Fix lui cacha soigneusement sasatisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût devinéle secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d'heure.

Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur lepont du Rangoon. Il n'aurait pu rester en bas; il grimpait dans lamâture; il étonnait l'équipage et aidait à tout avec une adresse desinge. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, lesmatelots, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant un garçon sidécontenancé. Passepartout voulait absolument savoir combien de tempsdurerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne sedécidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rienn'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablaitl'irresponsable instrument.

Enfin la tourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia dans la journéedu 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevintfavorable.

Passepartout se rasséréna avec le temps. Les huniers et les bassesvoiles purent être établis, et le Rangoonreprit sa route avec unemerveilleuse vitesse.

Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien enprendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à cinq heuresdu matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot au5. Or, il n'arrivait que le 6. C'était donc vingt-quatre heures deretard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué.

À six heures, le pilote monta à bord du Rangoonet prit place sur lapasserelle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu'au portde Hong-Kong.

Passepartout mourait du désir d'interroger cet homme, de lui demander sile paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osait pas,aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Ilavait confié ses inquiétudes à Fix, qui—le fin renard—essayait de leconsoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre leprochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans une colère bleue.

Mais si Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr. Fogg,après avoir consulté son Bradshaw, demanda de son air tranquille auditpilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pourYokohama.

«Demain, à la marée du matin, répondit le pilote.

—Ah!» fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement.

Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote,auquel Fix aurait voulu tordre le cou.

«Quel est le nom de ce steamer? demanda Mr. Fogg.

—Le Carnatic, répondit le pilote.

—N'était-ce pas hier qu'il devait partir?

—Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et sondépart a été remis à demain.

—Je vous remercie», répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatiqueredescendit dans le salon du Rangoon.

Quant à Passepartout, il saisit la main du pilote et l'étreignitvigoureusement en disant:

«Vous, pilote, vous êtes un brave homme!»

Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses réponses lui valurentcette amicale expansion. À un coup de sifflet, il remonta sur lapasserelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille dejonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs, de navires de toutes sortes,qui encombraient les pertuis de Hong-Kong.

À une heure, le Rangoonétait à quai, et les passagers débarquaient.

En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi PhileasFogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer seschaudières, le Carnaticfût parti à la date du 5 novembre, et lesvoyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours ledépart du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard devingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquencesfâcheuses pour le reste du voyage.

En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San Francisco la traverséedu Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot deHong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé.Évidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais,pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, ilserait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, àvingt-quatre heures près, dans les conditions de son programme,trente-cinq jours après avoir quitté Londres.

Le Carnaticne devant partir que le lendemain matin à cinq heures, Mr.Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses affaires,c'est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué dubateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers unpalanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-cilui désignèrent l'Hôtel du Club. Le palanquin se mit en route, suivi dePassepartout, et vingt minutes après il arrivait à destination.

Un appartement fut retenu pour la jeune femme et Phileas Fogg veilla àce qu'elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allaitimmédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel ildevait la laisser à Hong-Kong. En même temps il donnait à Passepartoutl'ordre de demeurer à l'hôtel jusqu'à son retour, afin que la jeunefemme n'y restât pas seule.

Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Là, on connaîtraitimmanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptaitparmi les plus riches commerçants de la ville.

Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociantparsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Safortune faite, il s'était établi en Europe—en Hollande, croyait-on—,ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations qu'il avait euesavec ce pays pendant son existence commerciale.

Phileas Fogg revint à l'Hôtel du Club. Aussitôt il fit demander à Mrs.
Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre
préambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne résidait plus à
Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande.

À cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main sur sonfront, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix:

«Que dois-je faire, monsieur Fogg? dit-elle.

—C'est très simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe.

—Mais je ne puis abuser…

—Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme…
Passepartout?

—Monsieur? répondit Passepartout.

—Allez au Carnatic, et retenez trois cabines.»

Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la compagnie de lajeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt l'Hôteldu Club.

XIX

OÙ PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT À SON MAÎTRE, ET CE QUIS'ENSUIT

Hong-Kong n'est qu'un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerrede 1842, assura la possession à l'Angleterre. En quelques années, legénie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une villeimportante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située àl'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement laséparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive.Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une luttecommerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinoiss'opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs, desentrepôts, une cathédrale gothique, un «government-house», des ruesmacadamisées, tout ferait croire qu'une des cités commerçantes descomtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, estvenue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes.

Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le portVictoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore enfaveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, deJaponais et d'Européens, qui se pressait dans les rues. À peu de chosesprès, c'était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçonretrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villesanglaises tout autour du monde.

Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l'embouchure de la rivièrede Canton, c'était un fourmillement de navires de toutes nations, desanglais, des français, des américains, des hollandais, bâtiments deguerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, desjonques, des sempans, des tankas, et même des bateaux-fleurs quiformaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant,Passepartout remarqua un certain nombre d'indigènes vêtus de jaune, toustrès avancés en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se faireraser «à la chinoise», il apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlaitun assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ansau moins, et qu'à cet âge ils avaient le privilège de porter la couleurjaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fortdrôle, sans trop savoir pourquoi.

Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du Carnatic, et làil aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne futpoint étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visageles marques d'un vif désappointement.

«Bon! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du
Reform-Club!»

Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'airvexé de son compagnon.

Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernalechance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il était évident que le mandatcourait après lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il séjournaitquelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terreanglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement,s'il ne parvenait pas à l'y retenir.

«Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu'en
Amérique? demanda Passepartout.

—Oui, répondit Fix les dents serrées.

—Allons donc! s'écria Passepartout en faisant entendre un retentissantéclat de rire! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer denous. Venez retenir votre place, venez!»

Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrentdes cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit observer queles réparations du Carnaticétant terminées, le paquebot partirait lesoir même à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait étéannoncé.

«Très bien! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais leprévenir.»

À ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à
Passepartout. C'était le seul moyen peut-être qu'il eût de retenir
Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.

En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dansune taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l'invitation deFix.

Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tousdeux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décorée, au fond delaquelle s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce litétaient rangés un certain nombre de dormeurs.

Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle depetites tables en jonc tressé. Quelques uns vidaient des pintes de bièreanglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs alcooliques,gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terrerouge, bourrées de petites boulettes d'opium mélangé d'essence de rose.Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé glissait sous la table,et les garçons de l'établissement, le prenant par les pieds et par latête, le portaient sur le lit de camp près d'un confrère. Une vingtainede ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à côte, dans le dernier degréd'abrutissement.

Fix et Passepartout comprirent qu'ils étaient entrés dans une tabagiehantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels lamercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millionsde francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium! Tristesmillions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de lanature humaine.

Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par deslois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle l'usage del'opium était d'abord formellement réservé, cet usage descenditjusqu'aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus êtrearrêtés. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du Milieu.Hommes et femmes s'adonnent à cette passion déplorable, et lorsqu'ilssont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus s'en passer, àmoins d'éprouver d'horribles contractions de l'estomac. Un grand fumeurpeut fumer jusqu'à huit pipes par jour mais il meurt en cinq ans.

Or, c'était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent,même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avecl'intention de se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais ilaccepta volontiers la «politesse» de son compagnon, quitte à la luirendre en temps et lieu.

On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fitlargement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son compagnonavec une extrême attention. On causa de choses et d'autres, et surtoutde cette excellente idée qu'avait eue Fix de prendre passage sur leCarnatic. Et à propos de ce steamer, dont le départ se trouvait avancéde quelques heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva,afin d'aller prévenir son maître.

Fix le retint.

«Un instant, dit-il.

—Que voulez-vous, monsieur Fix?

—J'ai à vous parler de choses sérieuses.

—De choses sérieuses! s'écria Passepartout en vidant quelques gouttesde vin restées au fond au son verre. Eh bien, nous en parlerons demain.Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

—Restez, répondit Fix. Il s'agit de votre maître!»

Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur.

L'expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit.

«Qu'est-ce donc que vous avez à me dire» demanda-t-il.

Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon et, baissant la voix:

«Vous avez deviné qui j'étais? lui demanda-t-il.

—Parbleu! dit Passepartout en souriant.

—Alors je vais tout vous avouer…

—Maintenant que je sais tout, mon compère! Ah! voilà qui n'est pasfort! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire queces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement!

—Inutilement! dit Fix. Vous en parlez à votre aise! On voit bien quevous ne connaissez pas l'importance de la somme!

—Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille livres!

—Cinquante-cinq mille! reprit Fix, en serrant la main du Français.

—Quoi! s'écria Passepartout, Mr. Fogg aurait osé!… Cinquante-cinqmille livres!… Eh bien! raison de plus pour ne pas perdre un instant,ajouta-t-il en se levant de nouveau.

—Cinquante-cinq mille livres! reprit Fix, qui força Passepartout à serasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy,—et si jeréussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinqcents (12 500 F) à la condition de m'aider?

—Vous aider? s'écria Passepartout, dont les yeux étaient démesurémentouverts.

—Oui, m'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à
Hong-Kong!

—Hein! fit Passepartout, que dites-vous là? Comment! non content defaire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulentencore lui susciter des obstacles! J'en suis honteux pour eux!

—Ah çà! que voulez-vous dire? demanda Fix.

—Je veux dire que c'est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr.
Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche!

—Eh! c'est bien à cela que nous comptons arriver!

—Mais c'est un guet-apens! s'écria Passepartout,—qui s'animait alorssous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait sanss'en apercevoir,—un guet-apens véritable! Des gentlemen! descollègues!»

Fix commençait à ne plus comprendre.

«Des collègues! s'écria Passepartout, des membres du Reform-Club!Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, quandil a fait un pari, c'est loyalement qu'il prétend le gagner.

—Mais qui croyez-vous donc que je sois? demanda Fix, en fixant sonregard sur Passepartout.

—Parbleu! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission decontrôler l'itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrementhumiliant! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j'aie devinévotre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg!

—Il ne sait rien?… demanda vivement Fix.

—Rien», répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre.

L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant dereprendre la parole. Que devait-il faire? L'erreur de Passepartoutsemblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Il étaitévident que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu'iln'était point le complice de son maître,—ce que Fix aurait pu craindre.

«Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera.»

Le détective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, iln'avait plus le temps d'attendre. À tout prix, il fallait arrêter Fogg àHong-Kong.

«Écoutez, dit Fix d'une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ceque vous croyez, c'est-à-dire un agent des membres du Reform-Club…

—Bah! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard.

—Je suis un inspecteur de police, chargé d'une mission parl'administration métropolitaine…

—Vous… inspecteur de police!…

—Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission.»

Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnonune commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout,abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole.

«Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un prétexte dont vous êtesdupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt às'assurer votre inconsciente complicité.

—Mais pourquoi?… s'écria Passepartout.

—Écoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq millelivres a été commis à la Banque d'Angleterre par un individu dont lesignalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c'est traitpour trait celui du sieur Fogg.

—Allons donc! s'écria Passepartout en frappant la table de son robustepoing. Mon maître est le plus honnête homme du monde!

—Qu'en savez-vous? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas! Vousêtes entré à son service le jour de son départ, et il est partiprécipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant unegrosse somme en bank-notes! Et vous osez soutenir que c'est un honnêtehomme!

—Oui! oui! répétait machinalement le pauvre garçon.

—Voulez-vous donc être arrêté comme son complice?»

Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n'était plusreconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas Foggun voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme généreux et brave! Etpourtant que de présomptions relevées contre lui! Passepartout essayaitde repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit. Il nevoulait pas croire à la culpabilité de son maître.

«Enfin, que voulez-vous de moi? dit-il à l'agent de police, en secontenant par un suprême effort.

—Voici, répondit Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'ici, mais je n'aipas encore reçu le mandat d'arrestation, que j'ai demandé à Londres. Ilfaut donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong…

—Moi! que je…

—Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la
Banque d'Angleterre!

—Jamais!» répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba,sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois.

«Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vousm'avez dit serait vrai… quand mon maître serait le voleur que vouscherchez… ce que je nie… j'ai été… je suis à son service… jel'ai vu bon et généreux… le trahir… jamais… non, pour tout l'or dumonde… Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce pain-là!…

—Vous refusez?

—Je refuse.

—Mettons que je n'ai rien dit, répondit Fix, et buvons.

—Oui, buvons!»

Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix,comprenant qu'il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulutl'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées d'opium.Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta àses lèvres, l'alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la têtealourdie sous l'influence du narcotique.

«Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne serapas prévenu à temps du départ du Carnatic, et s'il part, du moinspartira-t-il sans ce maudit Français!»

Puis il sortit, après avoir payé la dépense.

XX

DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG

Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement sonavenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues dela ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de laconduire jusqu'en Europe, il avait dû songer à tous les détails quecomporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui fît le tour dumonde un sac à la main, passe encore; mais une femme ne pouvaitentreprendre une pareille traversée dans ces conditions. De là,nécessité d'acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr.Fogg s'acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait, et àtoutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant decomplaisance:

«C'est dans l'intérêt de mon voyage, c'est dans mon programme»,répondait-il invariablement.

Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à l'hôtelet dînèrent à la table d'hôte, qui était somptueusement servie. PuisMrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement, après avoir«à l'anglaise» serré la main de son imperturbable sauveur.

L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soirée dans lalecture du Timeset de l'Illustrated London News.

S'il avait été homme à s'étonner de quelque chose, c'eût été de ne pointvoir apparaître son domestique à l'heure du coucher. Mais, sachant quele paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant lelendemain matin, il ne s'en préoccupa pas autrement. Le lendemain,Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg.

Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestiquen'était pas rentré à l'hôtel nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg secontenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercherun palanquin.

Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le Carnaticdevaitprofiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures etdemie.

Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l'hôtel, Mr. Fogg et Mrs.Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirentderrière sur une brouette.

Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quaid'embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le Carnaticétait partidepuis la veille.

Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et sondomestique, en était réduit à se passer de l'un et de l'autre. Maisaucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs.Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre:

«C'est un incident, madame, rien de plus.»

En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha delui. C'était l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit:

«N'êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du Rangoon,arrivé hier?

—Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pasl'honneur…

—Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique.

—Savez-vous où il est, monsieur? demanda vivement la jeune femme.

—Quoi! répondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec vous?

—Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-ilembarqué sans nous à bord du Carnatic?

—Sans vous, madame?… répondit l'agent. Mais, excusez ma question,vous comptiez donc partir sur ce paquebot?

—Oui, monsieur.

—Moi aussi, madame, et vous me voyez très désappointé. Le Carnatic,ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôtsans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours leprochain départ!»

En prononçant ces mots: «huit jours», Fix sentait son coeur bondir dejoie. Huit jours! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong! On aurait le tempsde recevoir le mandat d'arrêt. Enfin, la chance se déclarait pour lereprésentant de la loi.

Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il reçut, quand il entendit
Phileas Fogg dire de sa voix calme:

«Mais il y a d'autres navires que le Carnatic, il me semble, dans leport de Hong-Kong.»

Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks àla recherche d'un navire en partance.

Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu'un fil le rattachait à cet homme.

Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle avaitsi bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourutle port en tous sens, décidé, s'il le fallait, à fréter un bâtiment pourle transporter à Yokohama; mais il ne vit que des navires en chargementou en déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller.Fix se reprit à espérer.

Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer sesrecherches, dût-il pousser jusqu'à Macao, quand il fut accosté par unmarin sur l'avant-port.

«Votre Honneur cherche un bateau? lui dit le marin en se découvrant.

—Vous avez un bateau prêt à partir demanda Mr. Fogg.

—Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote nº 43, le meilleur de laflottille.

—Il marche bien?

—Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez-vous le voir?

—Oui.

—Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer?

—Non. D'un voyage.

—Un voyage?

—Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama?»

Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés.

«Votre Honneur veut rire? dit-il.

—Non! j'ai manqué le départ du Carnatic, et il faut que je sois le 14,au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San Francisco.

—Je le regrette, répondit le pilote, mais c'est impossible.

—Je vous offre cent livres (2 500 F) par jour, et une prime de deuxcents livres si j'arrive à temps.

—C'est sérieux? demanda le pilote.

—Très sérieux», répondit Mr. Fogg.

Le pilote s'était retiré à l'écart. Il regardait la mer, évidemmentcombattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte des'aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles.

Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était retourné vers Mrs. Aouda.

«Vous n'aurez pas peur, madame? lui demanda-t-il.

—Avec vous, non, monsieur Fogg», répondit la jeune femme.

Le pilote s'était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait sonchapeau entre ses mains.

«Eh bien, pilote? dit Mr. Fogg.

—Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni meshommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un bateaude vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l'année. D'ailleurs,nous n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante millesde Hong-Kong à Yokohama.

—Seize cents seulement, dit Mr. Fogg.

—C'est la même chose.»

Fix respira un bon coup d'air.

«Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s'arrangerautrement.»

Fix ne respira plus.

«Comment? demanda Phileas Fogg.

—En allant à Nagasaki, l'extrémité sud du Japon, onze cents milles, ouseulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cettedernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la côte chinoise, ce quiserait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent aunord.

—Pilote, répondit Phileas Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre lamalle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki.

—Pourquoi pas? répondit le pilote. Le paquebot de San Francisco ne partpas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son portde départ est Shangaï.

—Vous êtes certain de ce vous dites?

—Certain.

—Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï?

—Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devantnous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une moyennede huit milles à l'heure, si nous sommes bien servis, si le vent tientau sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit centsmilles qui nous séparent de Shangaï.

—Et vous pourriez partir?…

—Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller.

—Affaire convenue… Vous êtes le patron du bateau?

—Oui, John Bunsby, patron de la Tankadère.

—Voulez-vous des arrhes?

—Si cela ne désoblige pas Votre Honneur.

—Voici deux cents livres à compte… Monsieur, ajouta Phileas Fogg ense retournant vers Fix, si vous voulez profiter…

—Monsieur, répondit résolument Fix, j'allais vous demander cettefaveur.

—Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord.

—Mais ce pauvre garçon… dit Mrs. Aouda, que la disparition de
Passepartout préoccupait extrêmement.

—Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire», répondit Phileas
Fogg.

Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait aubateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police deHong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, etlaissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité futremplie chez l'agent consulaire français, et le palanquin, après avoirtouché à l'hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs àl'avant-port.

Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote nº 43, son équipage à bord, sesvivres embarqués, était prêt à appareiller.

C'était une charmante petite goélette de vingt tonneaux que laTankadère, bien pincée de l'avant, très dégagée dans ses façons, trèsallongée dans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course. Sescuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme del'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait à la teniren bon état. Ses deux mâts s'inclinaient un peu sur l'arrière. Elleportait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et pouvait gréerune fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher,et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les «matches» debateaux-pilotes.

L'équipage de la Tankadèrese composait du patron John Bunsby et dequatre hommes. C'étaient de ces hardis marins qui, par tous les temps,s'aventurent à la recherche des navires, et connaissent admirablementces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux,noir de hâle, le regard vif, la figure énergique, bien d'aplomb, bien àson affaire, eût inspiré confiance aux plus craintifs.

Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s'y trouvait déjà. Parle capot d'arrière de la goélette, on descendait dans une chambrecarrée, dont les parois s'évidaient en forme de cadres, au dessus d'undivan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de roulis.C'était petit, mais propre.

«Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir», dit Mr. Fogg à Fix,qui s'inclina sans répondre.

L'inspecteur de police éprouvait comme une sorte d'humiliation àprofiter ainsi des obligeances du sieur Fogg.

«À coup sûr, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est uncoquin!»

À trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillond'Angleterre battait à la corne de la goélette. Les passagers étaientassis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard surle quai, afin de voir si Passepartout n'apparaîtrait pas.

Fix n'était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire encet endroit même le malheureux garçon qu'il avait si indignement traité,et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se fût pastiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute,l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence.

Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la Tankadère, prenant levent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'élança en bondissantsur les flots.

XXI

OÙ LE PATRON DE LA «Tankadère» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX
CENTS LIVRES

C'était une aventureuse expédition que cette navigation de huit centsmilles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette époquede l'année. Elles sont généralement mauvaises, ces mers de la Chine,exposées à des coups de vent terribles, principalement pendant leséquinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre.

C'eût été, bien évidemment, l'avantage du pilote de conduire sespassagers jusqu'à Yokohama, puisqu'il était payé tant par jour. Mais sonimprudence aurait été grande de tenter une telle traversée dans cesconditions, et c'était déjà faire acte d'audace, sinon de témérité, quede remonter jusqu'à Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en saTankadère, qui s'élevait à la lame comme une mauve, et peut-êtren'avait-il pas tort.

Pendant les dernières heures de cette journée, la Tankadèrenavigua dansles passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, auplus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement.

«Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la goélettedonnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible.

—Que Votre Honneur s'en rapporte à moi, répondit John Bunsby. En faitde voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nosflèches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu'à assommerl'embarcation en nuisant à sa marche.

—C'est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous.»

Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, d'aplomb comme unmarin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise àl'arrière, se sentait émue en contemplant cet océan, assombri déjà parle crépuscule, qu'elle bravait sur une frêle embarcation. Au-dessus desa tête se déployaient les voiles blanches, qui l'emportaient dansl'espace comme de grandes ailes. La goélette, soulevée par le vent,semblait voler dans l'air.

La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et soninsuffisante lumière devait s'éteindre bientôt dans les brumes del'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient déjà unepartie du ciel.

Le pilote avait disposé ses feux de position,—précaution indispensableà prendre dans ces mers très fréquentées aux approches des atterrages.Les rencontres de navires n'y étaient pas rares, et, avec la vitessedont elle était animée, la goélette se fût brisée au moindre choc.

Fix rêvait à l'avant de l'embarcation. Il se tenait à l'écart, sachantFogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui répugnait de parler àcet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à l'avenir.Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s'arrêterait pas àYokohama, qu'il prendrait immédiatement le paquebot de San Franciscoafin d'atteindre l'Amérique, dont la vaste étendue lui assureraitl'impunité avec la sécurité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on nepeut plus simple.

Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme uncoquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les troisquarts du globe, afin de gagner plus sûrement le continent américain, oùil mangerait tranquillement le million de la Banque, après avoir dépistéla police. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix?Abandonnerait-il cet homme? Non, cent fois non! et jusqu'à ce qu'il eûtobtenu un acte d'extradition, il ne le quitterait pas d'une semelle.C'était son devoir, et il l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, unecirconstance heureuse s'était produite: Passepartout n'était plus auprèsde son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il étaitimportant que le maître et le serviteur ne se revissent jamais.

Phileas Fogg, lui, n'était pas non plus sans songer à son domestique, sisingulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pasimpossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre garçon ne se fûtembarqué sur le Carnatic, au dernier moment. C'était aussi l'opinion deMrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête serviteur, auquelelle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le retrouvât àYokohama, et, si le Carnaticl'y avait transporté, il serait aisé de lesavoir.

Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été prudentde prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observél'état du ciel, laissa la voilure telle qu'elle était établie.D'ailleurs, la Tankadèreportait admirablement la toile, ayant un grandtirant d'eau, et tout était paré à amener rapidement, en cas de grain.

À minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fixles y avait précédés, et s'était étendu sur l'un des cadres. Quant aupilote et à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont.

Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goélette avait faitplus de cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne desa vitesse était entre huit et neuf milles. La Tankadèreavait du larguedans ses voiles qui portaient toutes et elle obtenait, sous cetteallure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions,les chances étaient pour elle.

La Tankadère, pendant toute cette journée, ne s'éloigna pas sensiblementde la côte, dont les courants lui étaient favorables. Elle l'avait àcinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette côte,irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à travers quelqueséclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins forte par làmême: circonstance heureuse pour la goélette, car les embarcations d'unpetit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui«les tue», pour employer l'expression maritime.

Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fitétablir les flèches; mais au bout de deux heures, il fallut les amener,car le vent fraîchissait à nouveau.

Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal demer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix futinvité à partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il estaussi nécessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela levexait! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propresvivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangeacependant,—sur le pouce, il est vrai,—mais enfin il mangea.

Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg àpart, et il lui dit:

«Monsieur…»

Ce «monsieur» lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pasmettre la main au collet de ce «monsieur»!

«Monsieur, vous avez été fort obligeant en m'offrant passage à votrebord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussilargement que vous, j'entends payer ma part…

—Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg.

—Mais si, je tiens…

—Non, monsieur, répéta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Cela entre dans les frais généraux!»

Fix s'inclina, il étouffait, et, allant s'étendre sur l'avant de lagoélette, il ne dit plus un mot de la journée.

Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieursfois il dit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr.Fogg répondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'équipagede la petite goélette y mettait du zèle. La prime affriolait ces bravesgens. Aussi, pas une écoute qui ne fût consciencieusement raidie! Pasune voile qui ne fût vigoureusement étarquée! Pas une embardée que l'onpût reprocher à l'homme de barre! On n'eût pas manoeuvré plus sévèrementdans une régate du Royal-Yacht-Club.

Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingtmilles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu'en arrivantà Yokohama, il n'aurait aucun retard à inscrire à son programme. Ainsidonc, le premier contretemps sérieux qu'il eût éprouvé depuis son départde Londres ne lui causerait probablement aucun préjudice.

Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la Tankadèreentrait franchement dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande îleFormose de la côte chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer. Lamer était très dure dans ce détroit, plein de remous formés par lescontre-courants. La goélette fatigua beaucoup. Les lames courtesbrisaient sa marche. Il devint très difficile de se tenir debout sur lepont.

Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le ciell'apparence d'un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait unchangement prochain de l'atmosphère; sa marche diurne était irrégulière,et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi la mer sesoulever vers le sud-est en longues houles «qui sentaient la tempête».La veille, le soleil s'était couché dans une brume rouge, au milieu desscintillations phosphorescentes de l'océan.

Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura entreses dents des choses peu intelligibles. À un certain moment, se trouvantprès de son passager:

«On peut tout dire à Votre Honneur? dit-il à voix basse.

—Tout, répondit Phileas Fogg.

—Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.

—Viendra-t-il du nord ou du sud? demanda simplement Mr. Fogg.

—Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prépare!

—Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté,répondit Mr. Fogg.

—Si vous le prenez comme cela, répliqua le pilote, je n'ai plus rien àdire!»

Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. À une époquemoins avancée de l'année, le typhon, suivant l'expression d'un célèbremétéorologiste, se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammesélectriques, mais en équinoxe hiver il était à craindre qu'il ne sedéchaînât avec violence.

Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes lesvoiles de la goélette et amener les vergues sur le pont. Les mots deflèche furent dépassés. On rentra le bout-dehors. Les panneaux furentcondamnés avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, dès lors, pénétrerdans la coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaire, untourmentin de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de manièreà maintenir la goélette vent arrière. Et on attendit.

John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine; mais,dans un étroit espace, à peu près privé d'air, et par les secousses dela houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni Mr. Fogg, niMrs. Aouda, ni Fix lui-même ne consentirent à quitter le pont.

Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord. Rienqu'avec son petit morceau de toile, la Tankadèrefut enlevée comme uneplume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte, quand ilsouffle en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple vitesse d'unelocomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester au-dessous de lavérité.

Pendant toute la journée, l'embarcation courut ainsi vers le nord,emportée par les lames monstrueuses, en conservant heureusement unerapidité égale à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par unede ces montagnes d'eau qui se dressaient à l'arrière; mais un adroitcoup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe. Les passagersétaient quelquefois couverts en grand par les embruns qu'ils recevaientphilosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais l'intrépide Aouda, lesyeux fixés sur son compagnon, dont elle ne pouvait qu'admirer lesang-froid, se montrait digne de lui et bravait la tourmente à sescôtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce typhon fût partie de sonprogramme.

Jusqu'alors la Tankadèreavait toujours fait route au nord; mais vers lesoir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois quarts,hâla le nord-ouest. La goélette, prêtant alors le flanc à la lame, futeffroyablement secouée. La mer la frappait avec une violence bien faitepour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité toutes lesparties d'un bâtiment sont reliées entre elles.

Avec la nuit, la tempête s'accentua encore. En voyant l'obscurité sefaire, et avec l'obscurité s'accroître la tourmente, John Bunsbyressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s'il ne serait pas tempsde relâcher, et il consulta son équipage.

Ses hommes consultés, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit:

«Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des portsde la côte.

—Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg.

—Ah! fit le pilote, mais lequel?

—Je n'en connais qu'un, répondit tranquillement Mr. Fogg.

—Et c'est!…

—Shangaï.»

Cette réponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendrece qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et deténacité. Puis il s'écria:

«Eh bien, oui! Votre Honneur a raison. À Shangaï!»

Et la direction de la Tankadèrefut imperturbablement maintenue vers lenord.

Nuit vraiment terrible! Ce fut un miracle si la petite goélette nechavira pas. Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé àbord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais ellene fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut seprécipiter vers elle pour la protéger contre la violence des lames.

Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrêmefureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'était unemodification favorable, et la Tankadèrefit de nouveau route sur cettemer démontée, dont les lames se heurtaient alors à celles que provoquaitla nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles qui eût écraséune embarcation moins solidement construite.

De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées,mais pas un navire en vue. La Tankadèreétait seule à tenir la mer.

À midi, il y eut quelques symptômes d'accalmie, qui, avec l'abaissementdu soleil sur l'horizon, se prononcèrent plus nettement.

Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les passagers,absolument brisés, purent manger un peu et prendre quelque repos.

La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles aubas ris. La vitesse de l'embarcation fut considérable. Le lendemain, 11,au lever du jour, reconnaissance faite de la côte, John Bunsby putaffirmer qu'on n'était pas à cent milles de Shangaï.

Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire!C'était le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s'il nevoulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cettetempête, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'eût pas étéen ce moment à trente milles du port.

La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la Mer tombait avecelle. La goélette se couvrit de toile. Flèches, voiles d'étais,contre-foc, tout portait, et la mer écumait sous l'étrave.

À midi, la Tankadèren'était pas à plus de quarante-cinq milles deShangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant ledépart du paquebot de Yokohama.

Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix.Tous—Phileas Fogg excepté sans doute—sentaient leur coeur battred'impatience. Il fallait que la petite goélette se maintint dans unemoyenne de neuf milles à l'heure, et le vent mollissait toujours!C'était une brise irrégulière, des bouffées capricieuses venant de lacôte. Elles passaient, et la mer se déridait aussitôt après leurpassage.

Cependant l'embarcation était si légère, ses voiles hautes, d'un fintissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant, àsix heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à larivière de Shangaï, car la ville elle-même est située à une distance dedouze milles au moins au-dessus de l'embouchure.

À sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidablejuron s'échappa des lèvres du pilote… La prime de deux cents livresallait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg étaitimpassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment…

À ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d'un panache de fumée,apparut au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui sortait àl'heure réglementaire.

«Malédiction! s'écria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un brasdésespéré.

—Des signaux!» dit simplement Phileas Fogg. Un petit canon de bronzes'allongeait à l'avant de la Tankadère. Il servait à faire des signauxpar les temps de brume.

Le canon fut chargé jusqu'à la gueule, mais au moment où le piloteallait appliquer un charbon ardent sur la lumière:

«Le pavillon en berne», dit Mr. Fogg.

Le pavillon fut amené à mi-mât. C'était un signal de détresse, et l'onpouvait espérer que le paquebot américain, l'apercevant, modifierait uninstant sa route pour rallier l'embarcation.

«Feu!» dit Mr. Fogg.

Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.

XXII

OÙ PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENTD'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE

Le Carnaticayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et demiedu soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon. Ilemportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deuxcabines de l'arrière restaient inoccupées. C'étaient celles qui avaientété retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.

Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sansquelque surprise, un passager, l'oeil à demi hébété, la démarchebranlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes etvenait en titubant s'asseoir sur une drome.

Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui étaitarrivé.

Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçonsavaient enlevé Passepartout profondément endormi, et l'avaient couchésur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe, seréveillait et luttait contre l'action stupéfiante du narcotique. Lapensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce litd'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et serelevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorted'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve: «LeCarnatic! le Carnatic

Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout n'avait quequelques pas à faire. Il s'élança sur le pont volant, il franchit lacoupée et tomba inanimé à l'avant, au moment où le Carnaticlarguait sesamarres.

Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes, descendirentle pauvre garçon dans une cabine des secondes, et Passepartout ne seréveilla que le lendemain matin, à cent cinquante milles des terres dela Chine.

Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pontdu Carnatic, et venait humer à pleine gorgées les fraîches brises de lamer. Cet air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées et n'yparvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes de laveille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.

«Il est évident, se dit-il, que j'ai été abominablement grisé! Que vadire Mr. Fogg? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et c'est leprincipal.»

Puis, songeant à Fix:

«Pour celui-là, se dit-il, j'espère bien que nous en sommes débarrassés,et qu'il n'a pas osé, après ce qu'il m'a proposé, nous suivre sur leCarnatic. Un inspecteur de police, un détective aux trousses de monmaître, accusé de ce vol commis à la Banque d'Angleterre! Allons donc!Mr. Fogg est un voleur comme je suis un assassin!»

Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître? Convenait-il delui apprendre le rôle joué par Fix dans cette affaire? Ne ferait-il pasmieux d'attendre son arrivée à Londres, pour lui dire qu'un agent de lapolice métropolitaine l'avait filé autour du monde, et pour en rire aveclui? Oui, sans doute. En tout cas, question à examiner. Le plus pressé,c'était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agréer ses excuses pourcette inqualifiable conduite.

Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot roulaitfortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore, gagna tantbien que mal l'arrière du navire.

Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à
Mrs. Aouda.

«Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à Mr.Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant sonhabitude…»

Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas.Passepartout n'avait qu'une chose à faire: c'était de demander au purserquelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il neconnaissait aucun passager de ce nom.

«Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un gentleman,grand, froid, peu communicatif, accompagné d'une jeune dame…

—Nous n'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au surplus,voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.»

Passepartout consulta la liste… Le nom de son maître n'y figurait pas.

Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.

«Ah çà! je suis bien sur le Carnatic? s'écria-t-il.

—Oui, répondit le purser.

—En route pour Yokohama?

—Parfaitement.»

Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'être trompé denavire! Mais s'il était sur le Carnatic, il était certain que son maîtrene s'y trouvait pas.

Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup defoudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que l'heuredu départ du Carnaticavait été avancée, qu'il devait prévenir sonmaître, et qu'il ne l'avait pas fait! C'était donc sa faute si Mr. Fogget Mrs. Aouda avaient manqué ce départ!

Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer deson maître, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l'avait enivré! Car ilcomprit enfin la manoeuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant, Mr.Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné peut-être!…Passepartout, à cette pensée, s'arracha les cheveux. Ah! si jamais Fixlui tombait sous la main, quel règlement de comptes!

Enfin, après le premier moment d'accablement, Passepartout reprit sonsang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Françaisse trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver, comment enreviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny!Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés d'avance.Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'ilmangea et but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire. Ilmangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il mangeacomme si le Japon, où il allait aborder, eût été un pays désert,dépourvu de toute substance comestible.

Le 13, à la marée du matin, le Carnaticentrait dans le port de
Yokohama.

Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tousles steamers employés au service de la poste et des voyageurs entrel'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie.Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance decette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefoisrésidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait, etrivale de Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereurecclésiastique, descendant des dieux.

Le Carnaticvint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées du portet des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires appartenantà toutes les nations.

Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre sicurieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que deprendre le hasard pour guide, et d'aller à l'aventure par les rues de laville.

Passepartout se trouva d'abord dans une cité absolument européenne, avecdes maisons à basses façades, ornées de vérandas sous lesquelles sedéveloppaient d'élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues, de sesplaces, de ses docks, de ses entrepôts, tout l'espace compris depuis lepromontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à Hong-Kong, comme àCalcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de toutes races, Américains,Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prêts à tout vendre et à toutacheter, au milieu desquels le Français se trouvait aussi étranger ques'il eût été jeté au pays des Hottentots.

Passepartout avait bien une ressource: c'était de se recommander prèsdes agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama; mais illui répugnait de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle deson maître, et avant d'en venir là, il voulait avoir épuisé toutes lesautres chances.

Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que lehasard l'eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise, décidé,s'il le fallait, à pousser jusqu'à Yeddo.

Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom d'unedéesse de la mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaientd'admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées d'unearchitecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et desroseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique descèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient lesprêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius, desrues interminables où l'on eût pu recueillir une moisson d'enfants auteint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eût dit découpésdans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu de canichesà jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue, très paresseux ettrès caressants.

Dans les rues, ce n'était que fourmillement, va-et-vient incessant:bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourinsmonotones, yakounines, officiers de douane ou de police, à chapeauxpointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture,soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés de fusil àpercussion, hommes d'armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint desoie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres militaires detoutes conditions,—car, au Japon, la profession de soldat est autantestimée qu'elle est dédaignée en Chine. Puis, des frères quêteurs, despèlerins en longues robes, de simples civils, chevelure lisse et d'unnoir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes grêles, taille peu élevée,teint coloré depuis les sombres nuances du cuivre jusqu'au blanc mat,mais jamais jaune comme celui des Chinois, dont les Japonais différentessentiellement. Enfin, entre les voitures, les palanquins, les chevaux,les porteurs, les brouettes à voile, les «norimons» à parois de laque,les «cangos» moelleux, véritables litières en bambou, on voyaitcirculer, à petits pas de leur petit pied, chaussé de souliers de toile,de sandales de paille ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peujolies, les yeux bridés, la poitrine déprimée, les dents noircies augoût du jour, mais portant avec élégance le vêtement national, le«kirimon», sorte de robe de chambre croisée d'une écharpe de soie, dontla large ceinture s'épanouissait derrière en un noeud extravagant,—queles modernes Parisiennes semblent avoir emprunté aux Japonaises.

Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette foulebigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques, lesbazars où s'entasse tout le clinquant de l'orfèvrerie japonaise, les«restaurations» ornées de banderoles et de bannières, dans lesquelles illui était interdit d'entrer, et ces maisons de thé où se boit à pleinetasse l'eau chaude odorante, avec le «saki», liqueur tirée du riz enfermentation, et ces confortables tabagies où l'on fume un tabac trèsfin, et non l'opium, dont l'usage est à peu près inconnu au Japon.

Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immensesrizières. Là s'épanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leursdernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants,portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans lesenclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que lesindigènes cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, etque des mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent contrele bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatilesvoraces. Pas de cèdre majestueux qui n'abritât quelque grand aigle; pasde saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage quelque héronmélancoliquement perché sur une patte; enfin, partout des corneilles,des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand nombre de cesgrues que les Japonais traitent de «Seigneuries», et qui symbolisentpour eux la longévité et le bonheur.

En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre lesherbes:

«Bon! dit-il, voilà mon souper.»

Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.

«Pas de chance!» pensa-t-il.

Certes, l'honnête garçon avait, par prévision, aussi copieusementdéjeuné qu'il avait pu avant de quitter le Carnatic; mais après unejournée de promenade, il se sentit l'estomac très creux. Il avait bienremarqué que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument auxétalages des bouchers indigènes, et, comme il savait que c'est unsacrilège de tuer les boeufs, uniquement réservés aux besoins del'agriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Ilne se trompait pas; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac sefût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix oudes cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais senourrissent presque exclusivement avec le produit des rizières. Mais ildut faire contre fortune bon coeur, et remit au lendemain le soin depourvoir à sa nourriture.

La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erradans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant lesgroupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercices, et lesastrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leurlunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, quiattiraient le poisson à la lueur de résines enflammées.

Enfin les rues se dépeuplèrent. À la foule succédèrent les rondes desyakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au milieude leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et Passepartoutrépétait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait quelque patrouilleéblouissante:

«Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe!»

XXIII

DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT

Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'il fallait mangerà tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien cetteressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim. C'étaitalors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la voix forte,sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut deles essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs demusique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du tam-tamet des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents d'unvirtuose européen.

Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et lesdilettanti, inopinément réveillés, n'auraient peut-être pas payé lechanteur en monnaie à l'effigie du mikado.

Passepartout se décida donc à attendre quelques heures; mais, tout encheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pourun artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtementscontre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échangedevait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatementappliquer à satisfaire son appétit.

Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après delongues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène,auquel il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, etbientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise etcoiffé d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous l'action du temps.Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa poche.

«Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval!»

Le premier soin de Passepartout, ainsi «japonaisé», fut d'entrer dansune «tea-house» de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille etde quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dînerserait encore un problème à résoudre.

«Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit dene pas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cettedéfroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser aumoyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont jene garderai qu'un lamentable souvenir!»

Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pourl'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou dedomestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et lanourriture. Une fois à San Francisco, il verrait à se tirer d'affaire.L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles duPacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau Monde.

Passepartout, n'étant point homme à laisser languir une idée, se dirigeavers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait des docks,son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en avait eul'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi aurait-onbesoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot américain,et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte? Quellesrecommandations faire valoir? Quelles références indiquer?

Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immenseaffiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama. Cetteaffiche était ainsi libellée en anglais:

        TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE
                    DE
        L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
                   —-
         DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique
                   DES
           LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
  SOUS L'INVOCATION DIRECTE DU DIEU TINGOU
           Grande Attraction!

«Les États-Unis d'Amérique! s'écria Passepartout, voilà justement monaffaire!…»

Il suivit l'homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans laville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrêtait devant unevaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et dontles parois extérieures représentaient, sans perspective, mais encouleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnumaméricain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait sesdernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour lesÉtats de l'Union.

Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda
Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

«Que voulez-vous? dit-il à Passepartout, qu'il prit d'abord pour unindigène.

—Avez-vous besoin d'un domestique? demanda Passepartout.

—Un domestique, s'écria le Barnum en caressant l'épaisse barbiche grisequi foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants, fidèles, quine m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien, à condition que jeles nourrisse… Et les voilà, ajouta-t-il en montrant ses deux brasrobustes, sillonnés de veines grosses comme des cordes de contrebasse.

—Ainsi, je ne puis vous être bon à rien?

—À rien.

—Diable! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

—Ah çà! dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis unsinge! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte?

—On s'habille comme on peut!

—Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous?

—Oui, un Parisien de Paris.

—Alors, vous devez savoir faire des grimaces?

—Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquercette demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces,c'est vrai, mais pas mieux que les Américains!

—Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peuxvous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, onexhibe des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs français!

—Ah!

—Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?

—Surtout quand je sors de table.

—Et vous savez chanter?

—Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dansquelques concerts de rue.

—Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante surla plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du pieddroit?

—Parbleu! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiersexercices de son jeune âge.

—C'est que, voyez-vous, tout est là!» répondit l'honorable Batulcar.

L'engagement fut conclu hic et nunc.

Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour toutfaire dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais avanthuit jours il serait en route pour San Francisco.

La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar,devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables instrumentsd'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte. Oncomprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais ildevait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand exercice dela «grappe humaine» exécuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce «greatattraction» de la représentation devait clore la série des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants,se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges quifaisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur,et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes,tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.

Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions d'acrobates.Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les premierséquilibristes du monde. L'un, armé de son éventail et de petits morceauxde papier, exécutait l'exercice si gracieux des papillons et des fleurs.Un autre, avec la fumée odorante de sa pipe, traçait rapidement dansl'air une série de mots bleuâtres, qui formaient un compliment àl'adresse de l'assemblée. Celui-ci jonglait avec des bougies allumées,qu'il éteignit successivement quand elles passèrent devant ses lèvres,et qu'il ralluma l'une à l'autre sans interrompre un seul instant saprestigieuse jonglerie. Celui-là reproduisit, au moyen de toupiestournantes, les plus invraisemblables combinaisons; sous sa main, cesronflantes machines semblaient s'animer d'une vie propre dans leurinterminable giration; elles couraient sur des tuyaux de pipe, sur destranchants de sabre, sur des fils de fer, véritables cheveux tendus d'uncôté de la scène à l'autre; elles faisaient le tour de grands vases decristal, elles gravissaient des échelles de bambou, elles sedispersaient dans tous les coins, produisant des effets harmoniques d'unétrange caractère en combinant leurs tonalités diverses. Les jongleursjonglaient avec elles, et elles tournaient dans l'air; ils les lançaientcomme des volants, avec des raquettes de bois, et elles tournaienttoujours; ils les fourraient dans leur poche, et quand ils lesretiraient, elles tournaient encore,—jusqu'au moment où un ressortdétendu les faisait s'épanouir en gerbes d'artifice!

Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates etgymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de laboule, des tonneaux, etc. furent exécutés avec une précisionremarquable. Mais le principal attrait de la représentation étaitl'exhibition de ces «Longs-Nez», étonnants équilibristes que l'Europe neconnaît pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sousl'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des hérauts du MoyenÂge, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais cequi les distinguait plus spécialement, c'était ce long nez dont leurface était agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nezn'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dixpieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-làverruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon solide,que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de cessectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camaradesvinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres,sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et exécutant les tours lesplus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramidehumaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer le«Char de Jaggernaut». Mais au lieu de former cette pyramide en prenantleurs épaules pour point d'appui, les artistes de l'honorable Batulcarne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui formaientla base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait d'êtrevigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le remplacer.

Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand—triste souvenir desa jeunesse—il eut endossé son costume du Moyen Âge, orné d'ailesmulticolores, et qu'un nez de six pieds lui eut été appliqué sur laface! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit sonparti.

Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de sescollègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Touss'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde sectiond'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisièmes'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne setouchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôtjusqu'aux frises du théâtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de l'orchestreéclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide s'ébranla,l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer, et lemonument s'écroula comme un château de cartes…

C'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste, franchissantla rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la galerie dedroite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant:

«Ah! mon maître! mon maître!

—Vous?

—Moi!

—Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garçon!…»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaientprécipités par les couloirs au-dehors de la case. Mais, là, ilstrouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait desdommages-intérêts pour «la casse». Phileas Fogg apaisa sa fureur en luijetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au momentoù il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur lepaquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur laface ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de sonvisage!

XXIV

PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉAN PACIFIQUE

Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux faitspar la Tankadèreavaient été aperçus du paquebot de Yokohama. Lecapitaine, voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la petitegoélette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son passage auprix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby cinq centcinquante livres (13 750 F). Puis l'honorable gentleman, Mrs. Aouda etFix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt fait route pourNagasaki et Yokohama.

Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, PhileasFogg, laissant Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord duCarnatic, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda—etpeut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître—quele Français Passepartout était effectivement arrivé la veille àYokohama.

Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San Francisco, semit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa, maisen vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoirinutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouverPassepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment,le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eût certespoint reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de héraut;mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à lagalerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture del'équilibre, et ce qui s'ensuivit.

Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, quilui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong àYokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la goélette la Tankadère.

Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le momentn'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé entrel'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartoutfit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir étésurpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.

Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre; puis il ouvrit à sondomestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à borddes habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était pasécoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses ailes,n'avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu Tingou.

Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San Francisco appartenaità la Compagnie du «Pacific Mail steam», et se nommait le General-Grant.C'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille cinq cents tonnes,bien aménagé et doué d'une grande vitesse. Un énorme balancier s'élevaitet s'abaissait successivement au dessus du pont; à l'une de sesextrémités s'articulait la tige d'un piston, et à l'autre celle d'unebielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en mouvementcirculaire, s'appliquait directement à l'arbre des roues. LeGeneral-Grantétait gréé en trois-mâts goélette, et il possédait unegrande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. À filer sesdouze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas employer plus de vingtet un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était doncautorisé à croire que, rendu le 2 décembre à San Francisco, il serait le11 à New York et le 20 à Londres,—gagnant ainsi de quelques heurescette date fatale du 21 décembre.

Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais,beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies pourl'Amérique, et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, quiutilisaient leur congé en faisant le tour du monde.

Pendant cette traversée il ne se produisit aucun incident nautique. Lepaquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure,roulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg étaitaussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagnese sentait de plus en plus attachée à cet homme par d'autres liens queceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse ensomme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'était presque àson insu qu'elle se laissait aller à des sentiments dont l'énigmatiqueFogg ne semblait aucunement subir l'influence.

En outre, Mrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets dugentleman. Elle s'inquiétait des contrariétés qui pouvaient compromettrele succès du voyage. Souvent elle causait avec Passepartout, qui n'étaitpoint sans lire entre les lignes dans le coeur de Mrs. Aouda. Ce bravegarçon avait, maintenant, à l'égard de son maître, la foi ducharbonnier; il ne tarissait pas en éloges sur l'honnêteté, lagénérosité, le dévouement de Phileas Fogg; puis il rassurait Mrs. Aoudasur l'issue du voyage, répétant que le plus difficile était fait, quel'on était sorti de ces pays fantastiques de la Chine et du Japon, quel'on retournait aux contrées civilisées, et enfin qu'un train de SanFrancisco à New York et un transatlantique de New York à Londressuffiraient, sans doute, pour achever cet impossible tour du monde dansles délais convenus.

Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactementparcouru la moitié du globe terrestre.

En effet, le General-Grant, le 23 novembre, passait au centquatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dansl'hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts joursmis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employécinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser.Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié routeseulement «par la différence des méridiens», il avait en réalitéaccompli plus des deux tiers du parcours total. Quels détours forcés, eneffet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore, deSingapore à Yokohama! À suivre circulairement le cinquantième parallèle,qui est celui de Londres, la distance n'eût été que de douze millemilles environ, tandis que Phileas Fogg était forcé, par les capricesdes moyens de locomotion, d'en parcourir vingt-six mille dont il avaitfait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23 novembre.Mais maintenant la route était droite, et Fix n'était plus là pour yaccumuler les obstacles!

Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grandejoie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné à garder l'heure deLondres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes lesheures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eûtjamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec leschronomètres du bord.

Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bienvoulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.

«Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur lesoleil, sur la lune! répétait Passepartout. Hein! ces gens-là! Si on lesécoutait, on ferait de la belle horlogerie! J'étais bien sûr qu'un jourou l'autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre!…»

Passepartout ignorait ceci: c'est que si le cadran de sa montre eût étédivisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes, il n'auraiteu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son instrument, quandil était neuf heures du matin à bord, auraient indiqué neuf heures dusoir, c'est-à-dire la vingt et unième heure depuis minuit,—différenceprécisément égale à celle qui existe entre Londres et le centquatre-vingtième méridien.

Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique,Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre, dumoins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l'inspecteur depolice se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est probableque Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui un sujettout différent et d'une tout autre manière.

Or, où était Fix en ce moment?…

Fix était précisément à bord du General-Grant.

En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'ilcomptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez leconsul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant aprèslui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date,—mandat qui luiavait été expédié de Hong-Kong par ce même Carnaticà bord duquel on lecroyait. Qu'on juge du désappointement du détective! Le mandat devenaitinutile! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises! Un acted'extradition était maintenant nécessaire pour l'arrêter!

«Soit! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n'estplus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air derevenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je lesuivrai jusque-là. Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste! Maisen voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en frais detoute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur saroute. Après tout, la Banque est riche!»

Son parti pris, il s'embarqua aussitôt sur le General-Grant. Il était àbord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. À son extrême surprise,il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il se cachaaussitôt dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui pouvait toutcompromettre,—et, grâce au nombre des passagers, il comptait bienn'être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là précisément il setrouva face à face avec lui sur l'avant du navire.

Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, augrand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pourlui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, quidémontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.

Quand Passepartout eut fini, il se trouva calme et comme soulagé. Fix sereleva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il lui ditfroidement:

«Est-ce fini?

—Oui, pour l'instant.

—Alors venez me parler.

—Que je…

—Dans l'intérêt de votre maître.»

Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l'inspecteur depolice, et tous deux s'assirent à l'avant du steamer.

«Vous m'avez rossé, dit Fix. Bien. À présent, écoutez-moi. Jusqu'icij'ai été l'adversaire de Mr. Fogg, mais maintenant je suis dans son jeu.

—Enfin! s'écria Passepartout, vous le croyez un honnête homme?

—Non, répondit froidement Fix, je le crois un coquin… Chut! ne bougezpas et laissez-moi dire. Tant que Mr. Fogg a été sur les possessionsanglaises, j'ai eu intérêt à le retenir en attendant un mandatd'arrestation. J'ai tout fait pour cela. J'ai lancé contre lui lesprêtres de Bombay, je vous ai enivré à Hong-Kong, je vous ai séparé devotre maître, je lui ai fait manquer le paquebot de Yokohama…»

Passepartout écoutait, les poings fermés.

«Maintenant, reprit Fix, Mr. Fogg semble retourner en Angleterre? Soit,je le suivrai. Mais, désormais, je mettrai à écarter les obstacles de saroute autant de soin et de zèle que j'en ai mis jusqu'ici à lesaccumuler. Vous le voyez, mon jeu est changé, et il est changé parce quemon intérêt le veut. J'ajoute que votre intérêt est pareil au mien, carc'est en Angleterre seulement que vous saurez si vous êtes au serviced'un criminel ou d'un honnête homme!»

Passepartout avait très attentivement écouté Fix, et il fut convaincuque Fix parlait avec une entière bonne foi.

«Sommes-nous amis? demanda Fix.

—Amis, non, répondit Passepartout. Alliés, oui, et sous bénéficed'inventaire, car, à la moindre apparence de trahison, je vous tords lecou.

—Convenu», dit tranquillement l'inspecteur de police.

Onze jours après, le 3 décembre, le General-Grantentrait dans la baiede la Porte-d'Or et arrivait à San Francisco.

Mr. Fogg n'avait encore ni gagné ni perdu un seul jour.

XXV

OÙ L'ON DONNE UN LÉGER APERÇU DE SAN FRANCISCO, UN JOUR DE MEETING

Il était sept heures du matin, quand Phileas Fogg, Mrs. Aouda etPassepartout prirent pied sur le continent américain,—si toutefois onpeut donner ce nom au quai flottant sur lequel ils débarquèrent. Cesquais, montant et descendant avec la marée, facilitent le chargement etle déchargement des navires. Là s'embossent les clippers de toutesdimensions, les steamers de toutes nationalités, et ces steam-boats àplusieurs étages, qui font le service du Sacramento et de ses affluents.Là s'entassent aussi les produits d'un commerce qui s'étend au Mexique,au Pérou, au Chili, au Brésil, à l'Europe, à l'Asie, à toutes les îlesde l'océan Pacifique.

Passepartout, dans sa joie de toucher enfin la terre américaine, avaitcru devoir opérer son débarquement en exécutant un saut périlleux duplus beau style. Mais quand il retomba sur le quai dont le plancherétait vermoulu, il faillit passer au travers. Tout décontenancé de lafaçon dont il avait «pris pied» sur le nouveau continent, l'honnêtegarçon poussa un cri formidable, qui fit envoler une innombrable troupede cormorans et de pélicans, hôtes habituels des quais mobiles.

Mr. Fogg, aussitôt débarqué, s'informa de l'heure à laquelle partait lepremier train pour New York. C'était à six heures du soir. Mr. Foggavait donc une journée entière à dépenser dans la capitalecalifornienne. Il fit venir une voiture pour Mrs. Aouda et pour lui.Passepartout monta sur le siège, et le véhicule, à trois dollars lacourse, se dirigea vers l'International-Hotel.

De la place élevée qu'il occupait, Passepartout observait avec curiositéla grande ville américaine: larges rues, maisons basses bien alignées,églises et temples d'un gothique anglo-saxon, docks immenses, entrepôtscomme des palais, les uns en bois, les autres en brique; dans les rues,voitures nombreuses, omnibus, «cars» de tramways, et sur les trottoirsencombrés, non seulement des Américains et des Européens, mais aussi desChinois et des Indiens,—enfin de quoi composer une population de plusde deux cent mille habitants.

Passepartout fut assez surpris de ce qu'il voyait. Il en était encore àla cité légendaire de 1849, à la ville des bandits, des incendiaires etdes assassins, accourus à la conquête des pépites, immense capharnaüm detous les déclassés, où l'on jouait la poudre l'or, un revolver d'unemain et un couteau de l'autre. Mais «ce beau temps» était passé. SanFrancisco présentait l'aspect d'une grande ville commerçante. La hautetour de l'hôtel de ville, où veillent les guetteurs, dominait tout cetensemble de rues et d'avenues, se coupant à angles droits, entrelesquels s'épanouissaient des squares verdoyants, puis une villechinoise qui semblait avoir été importée du Céleste Empire dans uneboîte à joujoux. Plus de sombreros, plus de chemises rouges à la modedes coureurs de placers, plus d'Indiens emplumés, mais des chapeaux desoie et des habits noirs, que portaient un grand nombre de gentlemendoués d'une activité dévorante. Certaines rues, entre autresMontgommery-street—le Regent-street de Londres, le boulevard desItaliens de Paris, le Broadway de New York—, étaient bordées demagasins splendides, qui offraient à leur étalage les produits du mondeentier.

Lorsque Passepartout arriva à l'International-Hotel, il ne lui semblaitpas qu'il eût quitté l'Angleterre.

Le rez-de-chaussée de l'hôtel était occupé par un immense «bar», sortede buffet ouvert gratis à tout passant. Viande sèche, soupe aux huîtres,biscuit et chester s'y débitaient sans que le consommateur eût à déliersa bourse. Il ne payait que sa boisson, ale, porto ou xérès, si safantaisie le portait à se rafraîchir. Cela parut «très américain» àPassepartout.

Le restaurant de l'hôtel était confortable. Mr. Fogg et Mrs. Aoudas'installèrent devant une table et furent abondamment servis dans desplats lilliputiens par des Nègres du plus beau noir.

Après déjeuner, Phileas Fogg, accompagné de Mrs. Aouda, quitta l'hôtelpour se rendre aux bureaux du consul anglais afin d'y faire viser sonpasseport. Sur le trottoir, il trouva son domestique, qui lui demandasi, avant de prendre le chemin de fer du Pacifique, il ne serait pasprudent d'acheter quelques douzaines de carabines Enfield ou derevolvers Colt. Passepartout avait entendu parler de Sioux et dePawnies, qui arrêtent les trains comme de simples voleurs espagnols. Mr.Fogg répondit que c'était là une précaution inutile, mais il le laissalibre d'agir comme il lui conviendrait. Puis il se dirigea vers lesbureaux de l'agent consulaire.

Phileas Fogg n'avait pas fait deux cents pas que, «par le plus grand deshasards», il rencontrait Fix. L'inspecteur se montra extrêmementsurpris. Comment! Mr. Fogg et lui avaient fait ensemble la traversée duPacifique, et ils ne s'étaient pas rencontrés à bord! En tout cas, Fixne pouvait être qu'honoré de revoir le gentleman auquel il devait tant,et, ses affaires le rappelant en Europe, il serait enchanté depoursuivre son voyage en une si agréable compagnie.

Mr. Fogg répondit que l'honneur serait pour lui, et Fix—qui tenait à nepoint le perdre de vue—lui demanda la permission de visiter avec luicette curieuse ville de San Francisco. Ce qui fut accordé.

Voici donc Mrs. Aouda, Phileas Fogg et Fix flânant par les rues. Ils setrouvèrent bientôt dans Montgommery-street, où l'affluence du populaireétait énorme. Sur les trottoirs, au milieu de la chaussée, sur les railsdes tramways, malgré le passage incessant des coaches et des omnibus, auseuil des boutiques, aux fenêtres de toutes les maisons, et même jusquesur les toits, foule innombrable. Des hommes-affiches circulaient aumilieu des groupes. Des bannières et des banderoles flottaient au vent.Des cris éclataient de toutes parts.

«Hurrah pour Kamerfield!

—Hurrah pour Mandiboy!»

C'était un meeting. Ce fut du moins la pensée de Fix, et il communiquason idée à Mr. Fogg, en ajoutant:

«Nous ferons peut-être bien, monsieur, de ne point nous mêler à cettecohue. Il n'y a que de mauvais coups à recevoir.

—En effet, répondit Phileas Fogg, et les coups de poing, pour êtrepolitiques, n'en sont pas moins des coups de poing!»

Fix crut devoir sourire en entendant cette observation, et, afin de voirsans être pris dans la bagarre, Mrs. Aouda, Phileas Fogg et lui prirentplace sur le palier supérieur d'un escalier que desservait une terrasse,située en contre-haut de Montgommery-street. Devant eux, de l'autre côtéde la rue, entre le wharf d'un marchand de charbon et le magasin d'unnégociant en pétrole, se développait un large bureau en plein vent, verslequel les divers courants de la foule semblaient converger.

Et maintenant, pourquoi ce meeting? À quelle occasion se tenait-il?Phileas Fogg l'ignorait absolument. S'agissait-il de la nomination d'unhaut fonctionnaire militaire ou civil, d'un gouverneur d'État ou d'unmembre du Congrès? Il était permis de le conjecturer, à voir l'animationextraordinaire qui passionnait la ville.

En ce moment un mouvement considérable se produisit dans la foule.Toutes les mains étaient en l'air. Quelques-unes, solidement fermées,semblaient se lever et s'abattre rapidement au milieu des cris,—manièreénergique, sans doute, de formuler un vote. Des remous agitaient lamasse qui refluait. Les bannières oscillaient, disparaissaient uninstant et reparaissaient en loques. Les ondulations de la houle sepropageaient jusqu'à l'escalier, tandis que toutes les têtesmoutonnaient à la surface comme une mer soudainement remuée par ungrain. Le nombre des chapeaux noirs diminuait à vue d'oeil, et laplupart semblaient avoir perdu de leur hauteur normale.

«C'est évidemment un meeting, dit Fix, et la question qui l'a provoquédoit être palpitante. Je ne serais point étonné qu'il fût encorequestion de l'affaire de l'Alabama, bien qu'elle soit résolue.

—Peut-être, répondit simplement Mr. Fogg.

—En tout cas, reprit Fix, deux champions sont en présence l'un del'autre, l'honorable Kamerfield et l'honorable Mandiboy.»

Mrs. Aouda, au bras de Phileas Fogg, regardait avec surprise cette scènetumultueuse, et Fix allait demander à l'un de ses voisins la raison decette effervescence populaire, quand un mouvement plus accusé seprononça. Les hurrahs, agrémentés d'injures, redoublèrent. La hampe desbannières se transforma en arme offensive. Plus de mains, des poingspartout. Du haut des voitures arrêtées, et des omnibus enrayés dans leurcourse, s'échangeaient force horions. Tout servait de projectiles.Bottes et souliers décrivaient dans l'air des trajectoires très tendues,et il sembla même que quelques revolvers mêlaient aux vociférations dela foule leurs détonations nationales.

La cohue se rapprocha de l'escalier et reflua sur les premières marches.
L'un des partis était évidemment repoussé, sans que les simples
spectateurs pussent reconnaître si l'avantage restait à Mandiboy ou à
Kamerfield.

«Je crois prudent de nous retirer, dit Fix, qui ne tenait pas à ce que«son homme» reçût un mauvais coup ou se fît une mauvaise affaire. S'ilest question de l'Angleterre dans tout ceci et qu'on nous reconnaisse,nous serons fort compromis dans la bagarre!

—Un citoyen anglais…», répondit Phileas Fogg.

Mais le gentleman ne put achever sa phrase. Derrière lui, de cetteterrasse qui précédait l'escalier, partirent des hurlementsépouvantables. On criait: «Hurrah! Hip! Hip! pour Mandiboy!» C'était unetroupe d'électeurs qui arrivait à la rescousse, prenant en flanc lespartisans de Kamerfield.

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix se trouvèrent entre deux feux. Il était troptard pour s'échapper. Ce torrent d'hommes, armés de cannes plombées etde casse-tête, était irrésistible. Phileas Fogg et Fix, en préservant lajeune femme, furent horriblement bousculés. Mr. Fogg, non moinsflegmatique que d'habitude, voulut se défendre avec ces armes naturellesque la nature a mises au bout des bras de tout Anglais, maisinutilement. Un énorme gaillard à barbiche rouge, au teint coloré, larged'épaules, qui paraissait être le chef de la bande, leva son formidablepoing sur Mr. Fogg, et il eût fort endommagé le gentleman, si Fix, pardévouement, n'eût reçu le coup à sa place. Une énorme bosse se développainstantanément sous le chapeau de soie du détective, transformé ensimple toque.

«Yankee! dit Mr. Fogg, en lançant à son adversaire un regard de profondmépris.

—Englishman! répondit l'autre.

—Nous nous retrouverons!

—Quand il vous plaira.—Votre nom?

—Phileas Fogg. Le vôtre?

—Le colonel Stamp W. Proctor.»

Puis, cela dit, la marée passa. Fix fut renversé et se releva, leshabits déchirés, mais sans meurtrissure sérieuse. Son paletot de voyages'était séparé en deux parties inégales, et son pantalon ressemblait àces culottes dont certains Indiens—affaire de mode—ne se vêtentqu'après en avoir préalablement enlevé le fond. Mais, en somme, Mrs.Aouda avait été épargnée, et, seul, Fix en était pour son coup de poing.

«Merci, dit Mr. Fogg à l'inspecteur, dès qu'ils furent hors de la foule.

—Il n'y a pas de quoi, répondit Fix, mais venez.

—Où?

—Chez un marchand de confection.»

En effet, cette visite était opportune. Les habits de Phileas Fogg et deFix étaient en lambeaux, comme si ces deux gentlemen se fussent battuspour le compte des honorables Kamerfield et Mandiboy.

Une heure après, ils étaient convenablement vêtus et coiffés. Puis ilsrevinrent à l'International-Hotel.

Là, Passepartout attendait son maître, armé d'une demi-douzaine derevolvers-poignards à six coups et à inflammation centrale. Quand ilaperçut Fix en compagnie de Mr. Fogg, son front s'obscurcit. Mais Mrs.Aouda, ayant fait en quelques mots le récit de ce qui s'était passé,Passepartout se rasséréna. Évidemment Fix n'était plus un ennemi,c'était un allié. Il tenait sa parole.

Le dîner terminé, un coach fut amené, qui devait conduire à la gare lesvoyageurs et leurs colis. Au moment de monter en voiture, Mr. Fogg dit àFix:

«Vous n'avez pas revu ce colonel Proctor?

—Non, répondit Fix.

—Je reviendrai en Amérique pour le retrouver, dit froidement PhileasFogg. Il ne serait pas convenable qu'un citoyen anglais se laissâttraiter de cette façon.»

L'inspecteur sourit et ne répondit pas. Mais, on le voit, Mr. Fogg étaitde cette race d'Anglais qui, s'ils ne tolèrent pas le duel chez eux, sebattent à l'étranger, quand il s'agit de soutenir leur honneur.

À six heures moins un quart, les voyageurs atteignaient la gare ettrouvaient le train prêt à partir. Au moment où Mr. Fogg allaits'embarquer, il avisa un employé et le rejoignant:

«Mon ami, lui dit-il, n'y a-t-il pas eu quelques troubles aujourd'hui à
San Francisco?

—C'était un meeting, monsieur, répondit l'employé.

—Cependant, j'ai cru remarquer une certaine animation dans les rues.

—Il s'agissait simplement d'un meeting organisé pour une élection.

—L'élection d'un général en chef, sans doute? demanda Mr. Fogg.

—Non, monsieur, d'un juge de paix.»

Sur cette réponse, Phileas Fogg monta dans le wagon, et le train partità toute vapeur.

XXVI

DANS LEQUEL ON PREND LE TRAIN EXPRESS DU CHEMIN DE FER DU PACIFIQUE

«Ocean to Ocean»—ainsi disent les Américains—, et ces trois motsdevraient être la dénomination générale du «grand trunk», qui traverseles États-Unis d'Amérique dans leur plus grande largeur. Mais, enréalité, le «Pacific rail-road» se divise en deux parties distinctes:«Central Pacific» entre San Francisco et Ogden, et «Union Pacific» entreOgden et Omaha. Là se raccordent cinq lignes distinctes, qui mettentOmaha en communication fréquente avec New York.

New York et San Francisco sont donc présentement réunis par un ruban demétal non interrompu qui ne mesure pas moins de trois mille sept centquatre-vingt-six milles. Entre Omaha et le Pacifique, le chemin de ferfranchit une contrée encore fréquentée par les Indiens et lesfauves,—vaste étendue de territoire que les Mormons commencèrent àcoloniser vers 1845, après qu'ils eurent été chassés de l'Illinois.

Autrefois, dans les circonstances les plus favorables, on employait sixmois pour aller de New York à San Francisco. Maintenant, on met septjours.

C'est en 1862 que, malgré l'opposition des députés du Sud, qui voulaientune ligne plus méridionale, le tracé du rail-road fut arrêté entre lequarante et unième et le quarante-deuxième parallèle. Le présidentLincoln, de si regrettée mémoire, fixa lui-même, dans l'État deNebraska, à la ville d'Omaha, la tête de ligne du nouveau réseau. Lestravaux furent aussitôt commencés et poursuivis avec cette activitéaméricaine, qui n'est ni paperassière ni bureaucratique. La rapidité dela main-d'oeuvre ne devait nuire en aucune façon à la bonne exécution duchemin. Dans la prairie, on avançait à raison d'un mille et demi parjour. Une locomotive, roulant sur les rails de la veille, apportait lesrails du lendemain, et courait à leur surface au fur et à mesure qu'ilsétaient posés.

Le Pacific rail-road jette plusieurs embranchements sur son parcours,dans les États de Iowa, du Kansas, du Colorado et de l'Oregon. Enquittant Omaha, il longe la rive gauche de Platte-river jusqu'àl'embouchure de la branche du nord, suit la branche du sud, traverse lesterrains de Laramie et les montagnes Wahsatch, contourne le lac Salé,arrive à Lake Salt City, la capitale des Mormons, s'enfonce dans lavallée de la Tuilla, longe le désert américain, les monts de Cédar etHumboldt, Humboldt-river, la Sierra Nevada, et redescend par Sacramentojusqu'au Pacifique, sans que ce tracé dépasse en pente cent douze piedspar mille, même dans la traversée des montagnes Rocheuses.

Telle était cette longue artère que les trains parcouraient en septjours, et qui allait permettre à l'honorable Phileas Fogg—il l'espéraitdu moins—de prendre, le 11, à New York, le paquebot de Liverpool.

Le wagon occupé par Phileas Fogg était une sorte de long omnibus quireposait sur deux trains formés de quatre roues chacun, dont la mobilitépermet d'attaquer des courbes de petit rayon. À l'intérieur, point decompartiments: deux files de sièges, disposés de chaque côté,perpendiculairement à l'axe, et entre lesquels était réservé un passageconduisant aux cabinets de toilette et autres, dont chaque wagon estpourvu. Sur toute la longueur du train, les voitures communiquaiententre elles par des passerelles, et les voyageurs pouvaient circulerd'une extrémité à l'autre du convoi, qui mettait à leur disposition deswagons-salons, des wagons-terrasses, des wagons-restaurants et deswagons à cafés. Il n'y manquait que des wagons-théâtres. Mais il y enaura un jour.

Sur les passerelles circulaient incessamment des marchands de livres etde journaux, débitant leur marchandise, et des vendeurs de liqueurs, decomestibles, de cigares, qui ne manquaient point de chalands.

Les voyageurs étaient partis de la station d'Oakland à six heures dusoir. Il faisait déjà nuit,—une nuit froide, sombre, avec un cielcouvert dont les nuages menaçaient de se résoudre en neige. Le train nemarchait pas avec une grande rapidité. En tenant compte des arrêts, ilne parcourait pas plus de vingt milles à l'heure, vitesse qui devait,cependant, lui permettre de franchir les États-Unis dans les tempsréglementaires.

On causait peu dans le wagon. D'ailleurs, le sommeil allait bientôtgagner les voyageurs. Passepartout se trouvait placé auprès del'inspecteur de police, mais il ne lui parlait pas. Depuis les derniersévénements, leurs relations s'étaient notablement refroidies. Plus desympathie, plus d'intimité. Fix n'avait rien changé à sa manière d'être,mais Passepartout se tenait, au contraire, sur une extrême réserve, prêtau moindre soupçon à étrangler son ancien ami.

Une heure après le départ du train, la neige tomba—, neige fine, qui nepouvait, fort heureusement, retarder la marche du convoi. Onn'apercevait plus à travers les fenêtres qu'une immense nappe blanche,sur laquelle, en déroulant ses volutes, la vapeur de la locomotiveparaissait grisâtre.

À huit heures, un «steward» entra dans le wagon et annonça aux voyageursque l'heure du coucher était sonnée. Ce wagon était un «sleeping-car»,qui, en quelques minutes, fut transformé en dortoir. Les dossiers desbancs se replièrent, des couchettes soigneusement paquetées sedéroulèrent par un système ingénieux, des cabines furent improvisées enquelques instants, et chaque voyageur eut bientôt à sa disposition unlit confortable, que d'épais rideaux défendaient contre tout regardindiscret. Les draps étaient blancs, les oreillers moelleux. Il n'yavait plus qu'à se coucher et à dormir—ce que chacun fit, comme s'il sefût trouvé dans la cabine confortable d'un paquebot—, pendant que letrain filait à toute vapeur à travers l'État de Californie.

Dans cette portion du territoire qui s'étend entre San Francisco etSacramento, le sol est peu accidenté. Cette partie du chemin de fer,sous le nom de «Central Pacific road», prit d'abord Sacramento pourpoint de départ, et s'avança vers l'est à la rencontre de celui quipartait d'Omaha. De San Francisco à la capitale de la Californie, laligne courait directement au nord-est, en longeant American-river, quise jette dans la baie de San Pablo. Les cent vingt milles compris entreces deux importantes cités furent franchis en six heures, et versminuit, pendant qu'ils dormaient de leur premier sommeil, les voyageurspassèrent à Sacramento. Ils ne virent donc rien de cette villeconsidérable, siège de la législature de l'État de Californie, ni sesbeaux quais, ni ses rues larges, ni ses hôtels splendides, ni sessquares, ni ses temples.

En sortant de Sacramento, le train, après avoir dépassé les stations deJunction, de Roclin, d'Auburn et de Colfax, s'engagea dans le massif dela Sierra Nevada. Il était sept heures du matin quand fut traversée lastation de Cisco. Une heure après, le dortoir était redevenu un wagonordinaire et les voyageurs pouvaient à travers les vitres entrevoir lespoints de vue pittoresques de ce montagneux pays. Le tracé du trainobéissait aux caprices de la Sierra, ici accroché aux flancs de lamontagne, là suspendu au-dessus des précipices, évitant les anglesbrusques par des courbes audacieuses, s'élançant dans des gorgesétroites que l'on devait croire sans issues. La locomotive, étincelantecomme une châsse, avec son grand fanal qui jetait de fauves lueurs, sacloche argentée, son «chasse-vache», qui s'étendait comme un éperon,mêlait ses sifflements et ses mugissements à ceux des torrent et descascades, et tordait sa fumée à la noire ramure des sapins.

Peu ou point de tunnels, ni de pont sur le parcours. Le rail-roadcontournait le flanc des montagnes, ne cherchant pas dans la lignedroite le plus court chemin d'un point à un autre, et ne violentant pasla nature.

Vers neuf heures, par la vallée de Carson, le train pénétrait dansl'État de Nevada, suivant toujours la direction du nord-est. À midi, ilquittait Reno, où les voyageurs eurent vingt minutes pour déjeuner.

Depuis ce point, la voie ferrée, côtoyant Humboldt-river, s'élevapendant quelques milles vers le nord, en suivant son cours. Puis elles'infléchit vers l'est, et ne devait plus quitter le cours d'eau avantd'avoir atteint les Humboldt-Ranges, qui lui donnent naissance, presqueà l'extrémité orientale de l'État du Nevada.

Après avoir déjeuné, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs compagnons reprirentleur place dans le wagon. Phileas Fogg, la jeune femme, Fix etPassepartout, confortablement assis, regardaient le paysage varié quipassait sous leurs yeux,—vastes prairies, montagnes se profilant àl'horizon, «creeks» roulant leurs eaux écumeuses. Parfois, un grandtroupeau de bisons, se massant au loin, apparaissait comme une diguemobile. Ces innombrables armées de ruminants opposent souvent uninsurmontable obstacle au passage des trains. On a vu des milliers deces animaux défiler pendant plusieurs heures, en rangs pressés, autravers du rail-road. La locomotive est alors forcée de s'arrêter etd'attendre que la voie soit redevenue libre.

Ce fut même ce qui arriva dans cette occasion. Vers trois heures dusoir, un troupeau de dix à douze mille têtes barra le rail-road. Lamachine, après avoir modéré sa vitesse, essaya d'engager son éperon dansle flanc de l'immense colonne, mais elle dut s'arrêter devantl'impénétrable masse.

On voyait ces ruminants—ces buffalos, comme les appellent improprementles Américains—marcher ainsi de leur pas tranquille, poussant parfoisdes beuglements formidables. Ils avaient une taille supérieure à celledes taureaux d'Europe, les jambes et la queue courtes, le garrotsaillant qui formait une bosse musculaire, les cornes écartées à labase, la tête, le cou et les épaulés recouverts d'une crinière à longspoils. Il ne fallait pas songer à arrêter cette migration. Quand lesbisons ont adopté une direction, rien ne pourrait ni enrayer ni modifierleur marche. C'est un torrent de chair vivante qu'aucune digue nesaurait contenir.

Les voyageurs, dispersés sur les passerelles, regardaient ce curieuxspectacle. Mais celui qui devait être le plus pressé de tous, PhileasFogg, était demeuré à sa place et attendait philosophiquement qu'il plûtaux buffles de lui livrer passage. Passepartout était furieux du retardque causait cette agglomération d'animaux. Il eût voulu décharger contreeux son arsenal de revolvers.

«Quel pays! s'écria-t-il. De simples boeufs qui arrêtent des trains, etqui s'en vont là, processionnellement, sans plus se hâter que s'ils negênaient pas la circulation! Pardieu! je voudrais bien savoir si Mr.Fogg avait prévu ce contretemps dans son programme! Et ce mécanicien quin'ose pas lancer sa machine à travers ce bétail encombrant!»

Le mécanicien n'avait point tenté de renverser l'obstacle, et il avaitprudemment agi. Il eût écrasé sans doute les premiers buffles attaquéspar l'éperon de la locomotive; mais, si puissante qu'elle fût, lamachine eût été arrêtée bientôt, un déraillement se seraitinévitablement produit, et le train fût resté en détresse.

Le mieux était donc d'attendre patiemment, quitte ensuite à regagner letemps perdu par une accélération de la marche du train. Le défilé desbisons dura trois grandes heures, et la voie ne redevint libre qu'à lanuit tombante. À ce moment, les derniers rangs du troupeau traversaientles rails, tandis que les premiers disparaissaient au-dessous del'horizon du sud.

Il était donc huit heures, quand le train franchit les défilés des
Humboldt-Ranges, et neuf heures et demie, lorsqu'il pénétra sur le
territoire de l'Utah, la région du grand lac Salé, le curieux pays des
Mormons.

XXVII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT SUIT, AVEC UNE VITESSE DE VINGT MILLES ÀL'HEURE, UN COURS D'HISTOIRE MORMONE

Pendant la nuit du 5 au 6 décembre, le train courut au sud-est sur unespace de cinquante milles environ; puis il remonta d'autant vers lenord-est, en s'approchant du grand lac Salé.

Passepartout, vers neuf heures du matin, vint prendre l'air sur lespasserelles. Le temps était froid, le ciel gris, mais il ne neigeaitplus. Le disque du soleil, élargi par les brumes, apparaissait comme uneénorme pièce d'or, et Passepartout s'occupait à en calculer la valeur enlivres sterling, quand il fut distrait de cet utile travail parl'apparition d'un personnage assez étrange.

Ce personnage, qui avait pris le train à la station d'Elko, était unhomme de haute taille, très brun, moustaches noires, bas noirs, chapeaude soie noir, gilet noir, pantalon noir, cravate blanche, gants de peaude chien. On eût dit un révérend. Il allait d'une extrémité du train àl'autre, et, sur la portière de chaque wagon, il collait avec des painsà cacheter une notice écrite à la main.

Passepartout s'approcha et lut sur une de ces notices que l'honorable«elder» William Hitch, missionnaire mormon, profitant de sa présence surle train nº 48, ferait, de onze heures à midi, dans le car nº 117, uneconférence sur le mormonisme—, invitant à l'entendre tous les gentlemensoucieux de s'instruire touchant les mystères de la religion des «Saintsdes derniers jours».

«Certes, j'irai», se dit Passepartout, qui ne connaissait guère dumormonisme que ses usages polygames, base de la société mormone.

La nouvelle se répandit rapidement dans le train, qui emportait unecentaine de voyageurs. Sur ce nombre, trente au plus, alléchés parl'appât de la conférence, occupaient à onze heures les banquettes du carnº 117. Passepartout figurait au premier rang des fidèles. Ni son maîtreni Fix n'avaient cru devoir se déranger.

À l'heure dite, l'elder William Hitch se leva, et d'une voix assezirritée, comme s'il eût été contredit d'avance, il s'écria:

«Je vous dis, moi, que Joe Smyth est un martyr, que son frère Hvram estun martyr, et que les persécutions du gouvernement de l'Union contre lesprophètes vont faire également un martyr de Brigham Young! Qui oseraitsoutenir le contraire?»

Personne ne se hasarda à contredire le missionnaire, dont l'exaltationcontrastait avec sa physionomie naturellement calme. Mais, sans doute,sa colère s'expliquait par ce fait que le mormonisme était actuellementsoumis à de dures épreuves. Et, en effet, le gouvernement des États-Unisvenait, non sans peine, de réduire ces fanatiques indépendants. Ils'était rendu maître de l'Utah, et l'avait soumis aux lois de l'Union,après avoir emprisonné Brigham Young, accusé de rébellion et depolygamie. Depuis cette époque, les disciples du prophète redoublaientleurs efforts, et, en attendant les actes, ils résistaient par la paroleaux prétentions du Congrès.

On le voit, l'elder William Hitch faisait du prosélytisme jusqu'enchemin de fer.

Et alors il raconta, en passionnant son récit par les éclats de sa voixet la violence de ses gestes, l'histoire du mormonisme, depuis les tempsbibliques: «comment, dans Israël, un prophète mormon de la tribu deJoseph publia les annales de la religion nouvelle, et les légua à sonfils Morom; comment, bien des siècles plus tard, une traduction de ceprécieux livre, écrit en caractères égyptiens, fut faite par JosephSmyth junior, fermier de l'État de Vermont, qui se révéla comme prophètemystique en 1825; comment, enfin, un messager céleste lui apparut dansune forêt lumineuse et lui remit les annales du Seigneur.»

En ce moment, quelques auditeurs, peu intéressés par le récitrétrospectif du missionnaire, quittèrent le wagon; mais William Hitch,continuant, raconta «comment Smyth junior, réunissant son père, ses deuxfrères et quelques disciples, fonda la religion des Saints des derniersjours—, religion qui, adoptée non seulement en Amérique, mais enAngleterre, en Scandinavie, en Allemagne, compte parmi ses fidèles desartisans et aussi nombre de gens exerçant des professions libérales;comment une colonie fut fondée dans l'Ohio; comment un temple fut élevéau prix de deux cent mille dollars et une ville bâtie à Kirkland;comment Smyth devint un audacieux banquier et reçut d'un simple montreurde momies un papyrus contenant un récit écrit de la main d'Abraham etautres célèbres Égyptiens.»

Cette narration devenant un peu longue, les rangs des auditeurss'éclaircirent encore, et le public ne se composa plus que d'unevingtaine de personnes.

Mais l'elder, sans s'inquiéter de cette désertion, raconta avec détail«comme quoi Joe Smyth fit banqueroute en 1837; comme quoi sesactionnaires ruinés l'enduisirent de goudron et le roulèrent dans laplume; comme quoi on le retrouva, plus honorable et plus honoré quejamais, quelques années après, à Independance, dans le Missouri, et chefd'une communauté florissante, qui ne comptait pas moins de trois milledisciples, et qu'alors, poursuivi par la haine des gentils, il dut fuirdans le Far West américain.»

Dix auditeurs étaient encore là, et parmi eux l'honnête Passepartout,qui écoutait de toutes ses oreilles. Ce fut ainsi qu'il apprit «comment,après de longues persécutions, Smyth reparut dans l'Illinois et fonda en1839, sur les bords du Mississippi, Nauvoo-la-Belle, dont la populations'éleva jusqu'à vingt-cinq mille âmes; comment Smyth en devint le maire,le juge suprême et le général en chef; comment, en 1843, il posa sacandidature à la présidence des États-Unis, et comment enfin, attirédans un guet-apens, à Carthage, il fut jeté en prison et assassiné parune bande d'hommes masqués.»

En ce moment, Passepartout était absolument seul dans le wagon, etl'elder, le regardant en face, le fascinant par ses paroles, lui rappelaque, deux ans après l'assassinat de Smyth, son successeur, le prophèteinspiré, Brigham Young, abandonnant Nauvoo, vint s'établir aux bords dulac Salé, et que là, sur cet admirable territoire, au milieu de cettecontrée fertile, sur le chemin des émigrants qui traversaient l'Utahpour se rendre en Californie, la nouvelle colonie, grâce aux principespolygames du mormonisme, prit une extension énorme.

«Et voilà, ajouta William Hitch, voilà pourquoi la jalousie du Congrèss'est exercée contre nous! pourquoi les soldats de l'Union ont foulé lesol de l'Utah! pourquoi notre chef, le prophète Brigham Young, a étéemprisonné au mépris de toute justice! Céderons-nous à la force? Jamais!Chassés du Vermont, chassés de l'Illinois, chassés de l'Ohio, chassés duMissouri, chassés de l'Utah, nous retrouverons encore quelque territoireindépendant où nous planterons notre tente… Et vous, mon fidèle,ajouta l'elder en fixant sur son unique auditeur des regards courroucés,planterez-vous la vôtre à l'ombre de notre drapeau?

—Non», répondit bravement Passepartout, qui s'enfuit à son tour,laissant l'énergumène prêcher dans le désert.

Mais pendant cette conférence, le train avait marché rapidement, et,vers midi et demi, il touchait à sa pointe nord-ouest le grand lac Salé.De là, on pouvait embrasser, sur un vaste périmètre, l'aspect de cettemer intérieure, qui porte aussi le nom de mer Morte et dans laquelle sejette un Jourdain d'Amérique. Lac admirable, encadré de belles rochessauvages, à larges assises, encroûtées de sel blanc, superbe nappe d'eauqui couvrait autrefois un espace plus considérable; mais avec le temps,ses bords, montant peu à peu, ont réduit sa superficie en accroissant saprofondeur.

Le lac Salé, long de soixante-dix milles environ, large de trente-cinq,est situé à trois mille huit cents pieds au-dessus du niveau de la mer.Bien différent du lac Asphaltite, dont la dépression accuse douze centspieds au-dessous, sa salure est considérable, et ses eaux tiennent endissolution le quart de leur poids de matière solide. Leur pesanteurspécifique est de 1 170, celle de l'eau distillée étant 1 000. Aussi lespoissons n'y peuvent vivre. Ceux qu'y jettent le Jourdain, le Weber etautres creeks, y périssent bientôt; mais il n'est pas vrai que ladensité de ses eaux soit telle qu'un homme n'y puisse plonger.

Autour du lac, la campagne était admirablement cultivée, car les Mormonss'entendent aux travaux de la terre: des ranchos et des corrals pour lesanimaux domestiques, des champs de blé, de maïs, de sorgho, des prairiesluxuriantes, partout des haies de rosiers sauvages, des bouquetsd'acacias et d'euphorbes, tel eût été l'aspect de cette contrée, sixmois plus tard; mais en ce moment le sol disparaissait sous une mincecouche de neige, qui le poudrait légèrement.

À deux heures, les voyageurs descendaient à la station d'Ogden. Le trainne devant repartir qu'à six heures, Mr. Fogg, Mrs. Aouda et leurs deuxcompagnons avaient donc le temps de se rendre à la Cité des Saints parle petit embranchement qui se détache de la station d'Ogden. Deux heuressuffisaient à visiter cette ville absolument américaine et, comme telle,bâtie sur le patron de toutes les villes de l'Union, vastes échiquiers àlongues lignes froides, avec la «tristesse lugubre des angles droits»,suivant l'expression de Victor Hugo. Le fondateur de la Cité des Saintsne pouvait échapper à ce besoin de symétrie qui distingue lesAnglo-Saxons. Dans ce singulier pays, où les hommes ne sont certainementpas à la hauteur des institutions, tout se fait «carrément», les villes,les maisons et les sottises.

À trois heures, les voyageurs se promenaient donc par les rues de lacité, bâtie entre la rive du Jourdain et les premières ondulations desmonts Wahsatch. Ils y remarquèrent peu ou point d'églises, mais, commemonuments, la maison du prophète, la Court-house et l'arsenal; puis, desmaisons de brique bleuâtre avec vérandas et galeries, entourées dejardins, bordées d'acacias, de palmiers et de caroubiers. Un murd'argile et de cailloux, construit en 1853, ceignait la ville. Dans laprincipale rue, où se tient le marché, s'élevaient quelques hôtels ornésde pavillons, et entre autres Lake-Salt-house.

Mr. Fogg et ses compagnons ne trouvèrent pas la cité fort peuplée. Lesrues étaient presque désertes,—sauf toutefois la partie du Temple,qu'ils n'atteignirent qu'après avoir traversé plusieurs quartiersentourés de palissades. Les femmes étaient assez nombreuses, ce quis'explique par la composition singulière des ménages mormons. Il ne fautpas croire, cependant, que tous les Mormons soient polygames. On estlibre, mais il est bon de remarquer que ce sont les citoyennes de l'Utahqui tiennent surtout à être épousées, car, suivant la religion du pays,le ciel mormon n'admet point à la possession de ses béatitudes lescélibataires du sexe féminin. Ces pauvres créatures ne paraissaient niaisées ni heureuses. Quelques-unes, les plus riches sans doute,portaient une jaquette de soie noire ouverte à la taille, sous unecapuche ou un châle fort modeste. Les autres n'étaient vêtues qued'indienne.

Passepartout, lui, en sa qualité de garçon convaincu, ne regardait passans un certain effroi ces Mormones chargées de faire à plusieurs lebonheur d'un seul Mormon. Dans son bon sens, c'était le mari qu'ilplaignait surtout. Cela lui paraissait terrible d'avoir à guider tant dedames à la fois au travers des vicissitudes de la vie, à les conduireainsi en troupe jusqu'au paradis mormon, avec cette perspective de les yretrouver pour l'éternité en compagnie du glorieux Smyth, qui devaitfaire l'ornement de ce lieu de délices. Décidément, il ne se sentait pasla vocation, et il trouvait—peut-être s'abusait-il en ceci—que lescitoyennes de Great-Lake-City jetaient sur sa personne des regards unpeu inquiétants.

Très heureusement, son séjour dans la Cité des Saints ne devait pas seprolonger. À quatre heures moins quelques minutes, les voyageurs seretrouvaient à la gare et reprenaient leur place dans leurs wagons.

Le coup de sifflet se fit entendre; mais au moment où les roues motricesde la locomotive, patinant sur les rails, commençaient à imprimer autrain quelque vitesse, ces cris: «Arrêtez! arrêtez!» retentirent.

On n'arrête pas un train en marche. Le gentleman qui proférait ces crisétait évidemment un Mormon attardé. Il courait à perdre haleine.Heureusement pour lui, la gare n'avait ni portes ni barrières. Ils'élança donc sur la voie, sauta sur le marchepied de la dernièrevoiture, et tomba essoufflé sur une des banquettes du wagon.

Passepartout, qui avait suivi avec émotion les incidents de cettegymnastique, vint contempler ce retardataire, auquel il s'intéressavivement, quand il apprit que ce citoyen de l'Utah n'avait ainsi pris lafuite qu'à la suite d'une scène de ménage.

Lorsque le Mormon eut repris haleine, Passepartout se hasarda à luidemander poliment combien il avait de femmes, à lui tout seul,—et à lafaçon dont il venait de décamper, il lui en supposait une vingtaine aumoins.

«Une, monsieur! répondit le Mormon en levant les bras au ciel, une, etc'était assez!»

XXVIII

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE PUT PARVENIR À FAIRE ENTENDRE LE LANGAGE DELA RAISON

Le train, en quittant Great-Salt-Lake et la station d'Ogden, s'élevapendant une heure vers le nord, jusqu'à Weber-river, ayant franchi neufcents milles environ depuis San Francisco. À partir de ce point, ilreprit la direction de l'est à travers le massif accidenté des montsWahsatch. C'est dans cette partie du territoire, comprise entre cesmontagnes et les montagnes Rocheuses proprement dites, que lesingénieurs américains ont été aux prises avec les plus sérieusesdifficultés. Aussi, dans ce parcours, la subvention du gouvernement del'Union s'est-elle élevée à quarante-huit mille dollars par mille,tandis qu'elle n'était que de seize mille dollars en plaine; mais lesingénieurs, ainsi qu'il a été dit, n'ont pas violenté la nature, ils ontrusé avec elle, tournant les difficultés, et pour atteindre le grandbassin, un seul tunnel, long de quatorze mille pieds, a été percé danstout le parcours du rail-road.

C'était au lac Salé même que le tracé avait atteint jusqu'alors sa plushaute cote d'altitude. Depuis ce point, son profil décrivait une courbetrès allongée, s'abaissant vers la vallée du Bitter-creek, pour remonterjusqu'au point de partage des eaux entre l'Atlantique et le Pacifique.Les rios étaient nombreux dans cette montagneuse région. Il fallutfranchir sur des ponceaux le Muddy, le Green et autres. Passepartoutétait devenu plus impatient à mesure qu'il s'approchait du but. MaisFix, à son tour, aurait voulu être déjà sorti de cette difficilecontrée. Il craignait les retards, il redoutait les accidents, et étaitplus pressé que Phileas Fogg lui-même de mettre le pied sur la terreanglaise!

À dix heures du soir, le train s'arrêtait à la station de Fort-Bridger,qu'il quitta presque aussitôt, et, vingt milles plus loin, il entraitdans l'État de Wyoming,—l'ancien Dakota—, en suivant toute la valléedu Bitter-creek, d'où s'écoulent une partie des eaux qui forment lesystème hydrographique du Colorado.

Le lendemain, 7 décembre, il y eut un quart d'heure d'arrêt à la stationde Green-river. La neige avait tombé pendant la nuit assez abondamment,mais, mêlée à de la pluie, à demi fondue, elle ne pouvait gêner lamarche du train. Toutefois, ce mauvais temps ne laissa pas d'inquiéterPassepartout, car l'accumulation des neiges, en embourbant les roues deswagons, eût certainement compromis le voyage.

«Aussi, quelle idée, se disait-il, mon maître a-t-il eue de voyagerpendant l'hiver! Ne pouvait-il attendre la belle saison pour augmenterses chances?»

Mais, en ce moment, où l'honnête garçon ne se préoccupait que de l'étatdu ciel et de l'abaissement de la température, Mrs. Aouda éprouvait descraintes plus vives, qui provenaient d'une tout autre cause.

En effet, quelques voyageurs étaient descendus de leur wagon, et sepromenaient sur le quai de la gare de Green-river, en attendant ledépart du train. Or, à travers la vitre, la jeune femme reconnut parmieux le colonel Stamp W. Proctor, cet Américain qui s'était sigrossièrement comporté à l'égard de Phileas Fogg pendant le meeting deSan Francisco. Mrs. Aouda, ne voulant pas être vue, se rejeta enarrière.

Cette circonstance impressionna vivement la jeune femme. Elle s'étaitattachée à l'homme qui, si froidement que ce fût, lui donnait chaquejour les marques du plus absolu dévouement. Elle ne comprenait pas, sansdoute, toute la profondeur du sentiment que lui inspirait son sauveur,et à ce sentiment elle ne donnait encore que le nom de reconnaissance,mais, à son insu, il y avait plus que cela. Aussi son coeur seserra-t-il, quand elle reconnut le grossier personnage auquel Mr. Foggvoulait tôt ou tard demander raison de sa conduite. Évidemment, c'étaitle hasard seul qui avait amené dans ce train le colonel Proctor, maisenfin il y était, et il fallait empêcher à tout prix que Phileas Foggaperçut son adversaire.

Mrs. Aouda, lorsque le train se fut remis en route, profita d'un momentoù sommeillait Mr. Fogg pour mettre Fix et Passepartout au courant de lasituation.

«Ce Proctor est dans le train! s'écria Fix. Eh bien, rassurez-vous,madame, avant d'avoir affaire au sieur… à Mr. Fogg, il aura affaire àmoi! Il me semble que, dans tout ceci, c'est encore moi qui ai reçu lesplus graves insultes!

—Et, de plus, ajouta Passepartout, je me charge de lui, tout colonelqu'il est.

—Monsieur Fix, reprit Mrs. Aouda, Mr. Fogg ne laissera à personne lesoin de le venger. Il est homme, il l'a dit, à revenir en Amérique pourretrouver cet insulteur. Si donc il aperçoit le colonel Proctor, nous nepourrons empêcher une rencontre, qui peut amener de déplorablesrésultats. Il faut donc qu'il ne le voie pas.

—Vous avez raison, madame, répondit Fix, une rencontre pourrait toutperdre. Vainqueur ou vaincu, Mr. Fogg serait retardé, et…

—Et, ajouta Passepartout, cela ferait le jeu des gentlemen duReform-Club. Dans quatre jours nous serons à New York! Eh bien, sipendant quatre jours mon maître ne quitte pas son wagon, on peut espérerque le hasard ne le mettra pas face à face avec ce maudit Américain, queDieu confonde! Or, nous saurons bien l'empêcher…»

La conversation fut suspendue. Mr. Fogg s'était réveillé, et regardaitla campagne à travers la vitre tachetée de neige. Mais, plus tard, etsans être entendu de son maître ni de Mrs. Aouda, Passepartout dit àl'inspecteur de police:

«Est-ce que vraiment vous vous battriez pour lui?

—Je ferai tout pour le ramener vivant en Europe!» répondit simplement
Fix, d'un ton qui marquait une implacable volonté.

Passepartout sentit comme un frisson lui courir par le corps, mais sesconvictions à l'endroit de son maître ne faiblirent pas.

Et maintenant, y avait-il un moyen quelconque de retenir Mr. Fogg dansce compartiment pour prévenir toute rencontre entre le colonel et lui?Cela ne pouvait être difficile, le gentleman étant d'un naturel peuremuant et peu curieux. En tout cas, l'inspecteur de police crut avoirtrouvé ce moyen, car, quelques instants plus tard, il disait à PhileasFogg:

«Ce sont de longues et lentes heures, monsieur, que celles que l'onpasse ainsi en chemin de fer.

—En effet, répondit le gentleman, mais elles passent.

—À bord des paquebots, reprit l'inspecteur, vous aviez l'habitude defaire votre whist?

—Oui, répondit Phileas Fogg, mais ici ce serait difficile. Je n'ai nicartes ni partenaires.

—Oh! les cartes, nous trouverons bien à les acheter. On vend de toutdans les wagons américains. Quant aux partenaires, si, par hasard,madame…

—Certainement, monsieur, répondit vivement la jeune femme, je connaisle whist. Cela fait partie de l'éducation anglaise.

—Et moi, reprit Fix, j'ai quelques prétentions à bien jouer ce jeu. Or,à nous trois et un mort…

—Comme il vous plaira, monsieur», répondit Phileas Fogg, enchanté dereprendre son jeu favori—, même en chemin de fer.

Passepartout fut dépêché à la recherche du steward, et il revint bientôtavec deux jeux complets, des fiches, des jetons et une tabletterecouverte de drap. Rien ne manquait. Le jeu commença. Mrs. Aouda savaittrès suffisamment le whist, et elle reçut même quelques compliments dusévère Phileas Fogg. Quant à l'inspecteur, il était tout simplement depremière force, et digne de tenir tête au gentleman.

«Maintenant, se dit Passepartout à lui-même, nous le tenons. Il nebougera plus!»

À onze heures du matin, le train avait atteint le point de partage deseaux des deux océans. C'était à Passe-Bridger, à une hauteur de septmille cinq cent vingt-quatre pieds anglais au-dessus du niveau de lamer, un des plus hauts points touchés par le profil du tracé dans cepassage à travers les montagnes Rocheuses. Après deux cents millesenviron, les voyageurs se trouveraient enfin sur ces longues plaines quis'étendent jusqu'à l'Atlantique, et que la nature rendait si propices àl'établissement d'une voie ferrée.

Sur le versant du bassin atlantique se développaient déjà les premiersrios, affluents ou sous-affluents de North-Platte-river. Tout l'horizondu nord et de l'est était couvert par cette immense courtinesemi-circulaire, qui forme la portion septentrionale desRocky-Mountains, dominée par le pic de Laramie. Entre cette courbure etla ligne de fer s'étendaient de vastes plaines, largement arrosées. Surla droite du rail-road s'étageaient les premières rampes du massifmontagneux qui s'arrondit au sud jusqu'aux sources de la rivière del'Arkansas, l'un des grands tributaires du Missouri.

À midi et demi, les voyageurs entrevoyaient un instant le fort Halleck,qui commande cette contrée. Encore quelques heures, et la traversée desmontagnes Rocheuses serait accomplie. On pouvait donc espérer qu'aucunaccident ne signalerait le passage du train à travers cette difficilerégion. La neige avait cessé de tomber. Le temps se mettait au froidsec. De grands oiseaux, effrayés par la locomotive, s'enfuyaient auloin. Aucun fauve, ours ou loup, ne se montrait sur la plaine. C'étaitle désert dans son immense nudité.

Après un déjeuner assez confortable, servi dans le wagon même, Mr. Fogget ses partenaires venaient de reprendre leur interminable whist, quandde violents coups de sifflet se firent entendre. Le train s'arrêta.

Passepartout mit la tête à la portière et ne vit rien qui motivât cetarrêt. Aucune station n'était en vue.

Mrs. Aouda et Fix purent craindre un instant que Mr. Fogg ne songeât àdescendre sur la voie. Mais le gentleman se contenta de dire à sondomestique:

«Voyez donc ce que c'est.»

Passepartout s'élança hors du wagon. Une quarantaine de voyageursavaient déjà quitté leurs places, et parmi eux le colonel Stamp W.Proctor.

Le train était arrêté devant un signal tourné au rouge qui fermait lavoie. Le mécanicien et le conducteur, étant descendus, discutaient assezvivement avec un garde-voie, que le chef de gare de Medicine-Bow, lastation prochaine, avait envoyé au-devant du train. Des voyageurss'étaient approchés et prenaient part à la discussion,—entre autres lesusdit colonel Proctor, avec son verbe haut et ses gestes impérieux.

Passepartout, ayant rejoint le groupe, entendit le garde-voie quidisait:

«Non! il n'y a pas moyen de passer! Le pont de Medicine-Bow est ébranléet ne supporterait pas le poids du train.»

Ce pont, dont il était question, était un pont suspendu, jeté sur unrapide, à un mille de l'endroit où le convoi s'était arrêté. Au dire dugarde-voie, il menaçait ruine, plusieurs des fils étaient rompus, et ilétait impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie n'exagérait doncen aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer. Et d'ailleurs,avec les habitudes d'insouciance des Américains, on peut dire que, quandils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l'être.

Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dentsserrées, immobile comme une statue.

«Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, resterici à prendre racine dans la neige!

—Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station d'Omahapour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive àMedicine-Bow avant six heures.

—Six heures! s'écria Passepartout.

—Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous seranécessaire pour gagner à pied la station.

—À pied! s'écrièrent tous les voyageurs.

—Mais à quelle distance est donc cette station? demanda l'un d'eux auconducteur.

—À douze milles, de l'autre côté de la rivière.

—Douze milles dans la neige!» s'écria Stamp W. Proctor.

Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie, s'enprenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin defaire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequeléchoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.

Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui,sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine demilles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce unbrouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainementattiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût été absorbépar son jeu.

Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et,la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien dutrain—un vrai Yankee, nommé Forster—, élevant la voix, dit:

«Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.

—Sur le pont? répondit un voyageur.

—Sur le pont.

—Avec notre train? demanda le colonel.

—Avec notre train.»

Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.

«Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur.

—N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec sonmaximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.

—Diable!» fit Passepartout.

Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduitspar la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor.Ce cerveau brûlé trouvait la chose très faisable. Il rappela même quedes ingénieurs avaient eu l'idée de passer des rivières «sans pont» avecdes trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte,tous les intéressés dans la question se rangèrent à l'avis dumécanicien.

«Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.

—Soixante, disait l'autre.

—Quatre-vingts!… quatre-vingt-dix sur cent!»

Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérerle passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop«américaine».

«D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, etces gens-là n'y songent même pas!…»

«Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicienme paraît un peu hasardé, mais…

—Quatre-vingts chances! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.

—Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autregentleman, mais une simple réflexion…

—Pas de réflexion, c'est inutile! répondit l'Américain interpellé enhaussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera!

—Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-êtreplus prudent…

—Quoi! prudent! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu parhasard, fit bondir. À grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? Àgrande vitesse!

—Je sais… je comprends…, répétait Passepartout, auquel personne nelaissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisquele mot vous choque, du moins plus naturel…

—Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel?…»s'écria-t-on de toutes parts.

Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.

«Est-ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor.

—Moi, peur! s'écria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à cesgens-là qu'un Français peut être aussi américain qu'eux!

—En voiture! en voiture! criait le conducteur.

—Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voiture! Et tout de suite!Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus naturel de nousfaire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis letrain ensuite!…»

Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût vouluen reconnaître la justesse.

Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit saplace, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient toutentiers à leur whist.

La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant lavapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille—, reculantcomme un sauteur qui veut prendre son élan.

Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença: elles'accéléra; bientôt la vitesse devint effroyable; on n'entendait plusqu'un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaientvingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boîtesà graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier,marchant avec une rapidité de cent milles à l'heure, ne pesait plus surles rails. La vitesse mangeait la pesanteur.

Et l'on passa! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Leconvoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le mécanicien neparvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au-delà de lastation.

Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont,définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide deMedicine-Bow.

XXIX

OÙ IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUESUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION

Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait lefort Sauders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passed'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point duparcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau del'océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre jusqu'àl'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature.

Là se trouvait sur le «grand trunk» l'embranchement de Denver-city, laprincipale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or etd'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leurdemeure.

À ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faitsdepuis San Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits etquatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre NewYork. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais réglementaires.

Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. LeLodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant lafrontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. À onzeheures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick, etl'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river.

C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union Pacific Road, le23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J. M. Dodge.Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neufwagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président, Mr.Thomas C. Durant; là retentirent les acclamations; là, les Sioux et lesPawnies donnèrent le spectacle d'une petite guerre indienne; là, lesfeux d'artifice éclatèrent; là, enfin, se publia, au moyen d'uneimprimerie portative, le premier numéro du journal Railway Pioneer.Ainsi fut célébrée l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrumentde progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné àrelier entre elles des villes et des cités qui n'existaient pas encore.Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allaitbientôt les faire surgir du sol américain.

À huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière.Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voieferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de labranche sud de Platte-river. À neuf heures, on arrivait à l'importanteville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d'eau,qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seuleartère—, affluent considérable dont les eaux se confondent avec cellesdu Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.

Le cent-unième méridien était franchi.

Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne seplaignait de la longueur de la route—, pas même le mort. Fix avaitcommencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de reperdre,mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cettematinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts etles honneurs pleuvaient dans ses mains. À un certain moment, après avoircombiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand,derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:

«Moi, je jouerais carreau…»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix levèrent la tête. Le colonel Proctor étaitprès d'eux.

Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.

«Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous quivoulez jouer pique!

—Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dixde cette couleur.

—Eh bien, il me plaît que ce soit carreau», répliqua le colonel Proctord'une voix irritée.

Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant:

«Vous n'entendez rien à ce jeu.

—Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui seleva.

—Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull!» répliqua legrossier personnage.

Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au coeur. Elleavait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait sonadversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et, allantau colonel Proctor, il lui dit:

«Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi quevous avez, non seulement injurié, mais frappé!

—Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci meregarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le colonelm'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.

—Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et àl'arme qu'il vous plaira!»

Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tentainutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulaitjeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l'arrêta.Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur lapasserelle.

«Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé deretourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup àmes intérêts.

—Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? répondit le colonel Proctor.

—Monsieur, reprit très poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à SanFrancisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique,dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur l'anciencontinent.

—Vraiment!

—Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?

—Pourquoi pas dans six ans?

—Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.

—Des défaites, tout cela! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite oupas.

—Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New York?

—Non.

—À Chicago?

—Non.

—À Omaha?

—Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?

—Non, répondit Mr. Fogg.

—C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il ystationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coupsde revolver.

—Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.

—Et je crois même que vous y resterez! ajouta l'Américain avec uneinsolence sans pareille.

—Qui sait, monsieur?» répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon,aussi froid que d'habitude.

Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que lesfanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir detémoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser,et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouantpique avec un calme parfait.

À onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de lastation de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se renditsur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une paire derevolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte.

En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel Proctorapparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee desa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires allaient descendresur la voie, le conducteur accourut et leur cria:

«On ne descend pas, messieurs.

—Et pourquoi? demanda le colonel.

—Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.

—Mais je dois me battre avec monsieur.

—Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons immédiatement.
Voici la cloche qui sonne!»

La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.

«Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En touteautre circonstance, j'aurai pu vous obliger. Mais, après tout, puisquevous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vousbattre en route?

—Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur! dit le colonel Proctord'un air goguenard.

—Cela me convient parfaitement», répondit Phileas Fogg.

«Allons, décidément, nous sommes en Amérique! pensa Passepartout, et leconducteur de train est un gentleman du meilleur monde!»

Et ce disant il suivit son maître.

Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, serendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Ledernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Leconducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaired'honneur à vider.

Comment donc! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir êtreagréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles.

Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait trèsconvenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcherl'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur aise.Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor,munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon.Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup desifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu… Puis, aprèsun laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait desdeux gentlemen.

Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur coeur battre à se briser.

On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des crissauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles nevenaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations seprolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne dutrain. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur duconvoi.

Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt duwagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plusbruyamment les détonations et les cris.

Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.

Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'unefois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sansattendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombred'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d'uncheval au galop.

Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles lesvoyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver.Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la machine. Lemécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups decasse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pasmanoeuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvertl'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive,emportée, courait avec une vitesse effroyable.

En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient commedes singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portièreset luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages,forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coupsde feu ne discontinuaient pas.

Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons,barricadés, soutenaient un siège, comme de véritables forts ambulants,emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure.

Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement comportée.Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à traversles vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Unevingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et lesroues des wagons écrasaient comme des vers ceux d'entre eux quiglissaient sur les rails du haut des passerelles.

Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou lescasse-tête, gisaient sur les banquettes.

Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dixminutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si letrain ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'étaitpas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain; maisce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Siouxseraient les maîtres du train.

Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle lerenversa. En tombant, cet homme s'écria:

«Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes!

—Il s'arrêtera! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du wagon.

—Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde!»

Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui,ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sousle wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que lesballes se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sasouplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant auxchaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis,rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il gagnaainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu l'être.

Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, del'autre il décrocha les chaînes de sûreté; mais par suite de la tractionopérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre d'attelage,si une secousse que la machine éprouva n'eût fait sauter cette barre, etle train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotives'enfuyait avec une nouvelle vitesse.

Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelquesminutes, mais les freins furent manoeuvrés à l'intérieur des wagons, etle convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.

Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent enhâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt completdu train, toute la bande avait décampé.

Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ilsreconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres lecourageux Français dont le dévouement venait de les sauver.

XXX

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR

Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils ététués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvaitencore le savoir.

Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'étaitatteint mortellement. Un dès plus grièvement frappé, c'était le colonelProctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine avaitrenversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs, dontl'état réclamait des soins immédiats.

Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné,n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sansimportance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeuxde la jeune femme.

Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues deswagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaientd'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaineblanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaientalors dans le sud, du côté de Republican-river.

Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une gravedécision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcerune parole… Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier,ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens?…

«Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.

—Ah! monsieur… monsieur Fogg! s'écria la jeune femme, en saisissantles mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.

—Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!»

Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venaitde prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer lepaquebot à New York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devantcette pensée: «C'est mon devoir!» il n'avait pas hésité.

Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats—unecentaine d'hommes environ—s'étaient mis sur la défensive pour le cas oùles Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.

«Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.

—Morts? demanda le capitaine.

—Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitudequ'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre lesSioux?

—Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuirjusqu'au-delà de l'Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m'estconfié.

—Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.

—Sans doute… mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauvertrois?

—Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.

—Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a à m'apprendre quelest mon devoir.

—Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul!

—Vous, monsieur! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à lapoursuite des Indiens!

—Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce quiest vivant ici doit la vie? J'irai.

—Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'écria le capitaine, ému malgrélui. Non! Vous êtes un brave coeur!… Trente hommes de bonne volonté!»ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.

Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisirparmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieuxsergent se mit à leur tête.

«Merci, capitaine! dit Mr. Fogg.

—Vous me permettrez de vous accompagner? demanda Fix au gentleman.

—Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg.
Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda.
Au cas où il m'arriverait malheur…»

Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Seséparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant depersistance! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert! Fix regardaattentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré sespréventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa lesyeux devant ce regard calme et franc.

«Je resterai», dit-il.

Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme;puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avecle sergent et sa petite troupe.

Mais avant de partir, il avait dit aux soldats:

«Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons lesprisonniers!»

Il était alors midi et quelques minutes.

Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule,elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple etgrande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, etmaintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sansphrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.

L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenirson agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Unmoment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait lasottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'ilvenait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en séparer! Sanature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il setraitait comme s'il eût été le directeur de la police métropolitaine,admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté.

«J'ai été inepte! pensait-il. L'autre lui aura appris qui j'étais! Ilest parti, il ne reviendra pas! Où le reprendre maintenant? Mais commentai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche sonordre d'arrestation! Décidément je ne suis qu'une bête!»

Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heuress'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire.Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais ilcomprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel partiprendre? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plainesblanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossiblede le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur laneige!… Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreintes'effaça.

Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontableenvie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitterla station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond endéconvenues, lui fut offerte.

En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait àgros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est. Uneénorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement,considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspectfantastique.

Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secoursréclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le traind'Omaha à San Francisco ne devait passer que le lendemain.—On futbientôt fixé.

Cette locomotive qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coupsde sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du train, avaitcontinué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeuret le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendantplusieurs milles; puis, le feu avait baissé, faute de combustible; lavapeur s'était détendue, et une heure après, ralentissant peu à peu samarche, la machine s'arrêtait enfin à vingt milles au-delà de la stationde Kearney.

Ni le mécanicien ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après unévanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.

La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, lalocomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécaniciencomprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été détachéedu train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux, pour lui,que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.

Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la routedans la direction d'Omaha était prudent; retourner vers le train, queles Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux… N'importe!Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer desa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, versdeux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la stationde Kearney. C'était elle qui sifflait dans la brume.

Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent lalocomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer cevoyage si malheureusement interrompu.

À l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, ets'adressant au conducteur:

«Vous allez partir? lui demanda-t-elle.

—À l'instant, madame.

—Mais ces prisonniers… nos malheureux compagnons…

—Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avonsdéjà trois heures de retard.

—Et quand passera l'autre train venant de San Francisco?

—Demain soir, madame.

—Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre…

—C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir,montez en voiture.

—Je ne partirai pas», répondit la jeune femme. Fix avait entendu cetteconversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen delocomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, etmaintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il n'avait plusqu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force lerattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il nepouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère del'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.

Cependant les voyageurs et quelques blessés—entre autres le colonelProctor, dont l'état était grave—avaient pris place dans les wagons. Onentendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeurs'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit enmarche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au tourbillon desneiges.

L'inspecteur Fix était resté.

Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid trèsvif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pucroire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaqueinstant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait àl'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige,voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour d'elle,écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentraitalors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, ettoujours inutilement.

Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-ilen ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte, ouces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitainedu fort Kearney était très inquiet, bien qu'il ne voulût rien laisserparaître de son inquiétude.

La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité dufroid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sansépouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur laplaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve n'en troublait lecalme infini.

Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentimentssinistres, le coeur rempli d'angoisses, erra sur la lisière de laprairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait milledangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne sauraits'exprimer.

Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il nedormait pas. À un certain moment, un homme s'était approché, lui avaitparlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après répondu à ses parolespar un signe négatif.

La nuit s'écoula ainsi. À l'aube, le disque à demi éteint du soleil seleva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvaits'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que PhileasFogg et le détachement s'étaient dirigés… Le sud était absolumentdésert. Il était alors sept heures du matin.

Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre.Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-ilsacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux quiétaient sacrifiés tout d'abord? Mais son hésitation ne dura pas, et d'ungeste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l'ordre de pousserune reconnaissance dans le sud—, quand des coups de feu éclatèrent.Était-ce un signal? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à undemi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre.

Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deuxautres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.

Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instantsavant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnonsluttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommétrois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrentà leur secours.

Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris dejoie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avaitpromise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison:

«Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître!»

Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût étédifficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle laserrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole!

Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans lagare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espéraitque l'on pourrait encore regagner le temps perdu.

«Le train, le train! s'écria-t-il.

—Parti, répondit Fix.

—Et le train suivant, quand passera-t-il? demanda Phileas Fogg.

—Ce soir seulement.

—Ah!» répondit simplement l'impassible gentleman.

XXXI

DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS DEPHILEAS FOGG

Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, lacause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidémentruiné son maître!

En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bienen face:

«Très sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé?

—Très sérieusement, répondit Phileas Fogg.

—J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New York le 11,avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool?

—Un intérêt majeur.

—Et si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaqued'Indiens, vous seriez arrivé à New York le 11, dès le matin?

—Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.

—Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze,l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter dele faire?

—À pied? demanda Mr. Fogg.

—Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'aproposé ce moyen de transport.»

C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant lanuit, et dont Fix avait refusé l'offre.

Phileas Fogg ne répondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montré l'homme enquestion qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui. Uninstant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraientdans une hutte construite au bas du fort Kearney.

Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis,établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l'avant comme lessemelles d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaientprendre place. Au tiers du châssis, sur l'avant, se dressait un mât trèsélevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mât,solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de ferqui servait à guinder un foc de grande dimension. À l'arrière, une sortede gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.

C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur laplaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, cesvéhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station àl'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voilés—plus voilés mêmeque ne peut l'être un cotre de course, exposé à chavirer—, et, ventarrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale,sinon supérieure, à celle des express.

En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patronde cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait del'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fortde conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Là, lestrains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicagoet à New York. Il n'était pas impossible que le retard fût regagné. Iln'y avait donc pas à hésiter à tenter l'aventure.

Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traverséeen plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportableencore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la stationde Kearney. L'honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme enEurope par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables.

Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentittrès heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde iln'eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l'accompagner.

Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police ce serait difficileà dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour de PhileasFogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort, qui, sontour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument en sûretéen Angleterre? Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas Foggétait-elle en effet modifiée. Mais il n'en était pas moins décidé àfaire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout sonpouvoir le retour en Angleterre.

À huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs—on seraittenté de dire les passagers—y prenaient place et se serraientétroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voilesétaient hissées, et, sous l'impulsion du vent, le véhicule filait sur laneige durcie avec une rapidité de quarante milles à l'heure.

La distance qui sépare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne—àvol d'abeille, comme disent les Américains—, de deux cents milles auplus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait êtrefranchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi letraîneau devait avoir atteint Omaha.

Quelle traversée! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, nepouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé laparole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plainequ'une embarcation à la surface des eaux—, avec la houle en moins.Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneaufût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d'une immense envergure.Mudge, au gouvernail se maintenait dans la ligne droite, et, d'un coupde godille il rectifiait les embardées que l'appareil tendait à faire.Toute la toile portait. Le foc avait été percé et n'était plus abritépar la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue auvent, ajouta sa puissance d'impulsion à celle des autres voiles. On nepouvait l'estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse dutraîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l'heure.

«Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons!»

Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg,fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime.

La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate commeune mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservaitcette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, parGrand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont,puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite dePlatte-river. Le traîneau, abrégeant cette route, prenait la corde del'arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d'êtrearrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu'elle fait en avant deFremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin était doncentièrement débarrassé d'obstacles, et Phileas Fogg n'avait donc quedeux circonstances à redouter: une avarie à l'appareil, un changement ouune tombée du vent.

Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courberle mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filinsmétalliques, semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient comme siun archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s'enlevait aumilieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute particulière.

«Ces cordes donnent la quinte et l'octave», dit Mr. Fogg.

Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette traversée.Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et lescouvertures de voyage, était, autant que possible, préservée desatteintes du froid.

Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il secouche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fondd'imperturbable confiance qu'il possédait, il s'était repris à espérer.Au lieu d'arriver le matin à New York, on y arriverait le soir, mais ily avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ dupaquebot de Liverpool.

Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de sonallié Fix. Il n'oubliait pas que c'était l'inspecteur lui-même qui avaitprocuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu'il yeût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quelpressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.

En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était lesacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher auxmains des Sioux. À cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie…Non! son serviteur ne l'oublierait pas!

Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions sidiverses, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passaitquelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, onne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau disparaissaientsous une blancheur uniforme. La plaine était absolument déserte.Comprise entre l'Union Pacific Road et l'embranchement qui doit réunirKearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île inhabitée. Pasun village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, onvoyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blancsquelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d'oiseauxsauvages s'enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques loups deprairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoinféroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, lerevolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés.Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs,attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grandsrisques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre del'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière.

À midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacéde la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingtmilles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.

Et, en effet, il n'était pas une heure, que ce guide habile, abandonnantla barre, se précipitait aux drisses des voiles et les amenait en bande,pendant que le traîneau, emporté par son irrésistible élan, franchissaitencore un demi-mille à sec de toile. Enfin il s'arrêta, et Mudge,montrant un amas de toits blancs de neige, disait:

«Nous sommes arrivés.»

Arrivés! Arrivés, en effet, à cette station qui, par des trainsnombreux, est quotidiennement en communication avec l'est desÉtats-Unis!

Passepartout et Fix avaient sauté à terre et secouaient leurs membresengourdis. Ils aidèrent Mr. Fogg et la jeune femme à descendre dutraîneau. Phileas Fogg régla généreusement avec Mudge, auquelPassepartout serra la main comme à un ami, et tous se précipitèrent versla gare d'Omaha.

C'est à cette importante cité du Nebraska que s'arrête le chemin de ferdu Pacifique proprement dit, qui met le bassin du Mississippi encommunication avec le grand océan. Pour aller d'Omaha à Chicago, lerail-road, sous le nom de «Chicago-Rock-island-road», court directementdans l'est en desservant cinquante stations.

Un train direct était prêt à partir. Phileas Fogg et ses compagnonsn'eurent que le temps de se précipiter dans un wagon. Ils n'avaient rienvu d'Omaha, mais Passepartout s'avoua à lui-même qu'il n'y avait paslieu de le regretter, et que ce n'était pas de voir qu'il s'agissait.

Avec une extrême rapidité, ce train passa dans l'État d'Iowa, parCouncil-Bluffs, Des Moines, Iowa-city. Pendant la nuit, il traversait leMississippi à Davenport, et par Rock-Island, il entrait dans l'Illinois.Le lendemain, 10, à quatre heures du soir il arrivait à Chicago, déjàrelevée de ses ruines, et plus fièrement assise que jamais sur les bordsde son beau lac Michigan.

Neuf cents milles séparent Chicago de New York. Les trains ne manquaientpas à Chicago. Mr. Fogg passa immédiatement de l'un dans l'autre. Lafringante locomotive du «Pittsburg-Fort-Wayne-Chicago-rail-road» partità toute vitesse, comme si elle eût compris que l'honorable gentlemann'avait pas de temps à perdre. Elle traversa comme un éclair l'Indiana,l'Ohio, la Pennsylvanie, le New Jersey, passant par des villes aux nomsantiques, dont quelques-unes avaient des rues et des tramways, mais pasde maisons encore. Enfin l'Hudson apparut, et, le 11 décembre, à onzeheures un quart du soir, le train s'arrêtait dans la gare, sur la rivedroite du fleuve, devant le «pier» même des steamers de la ligne Cunard,autrement dite «British and North American royal mail steam packet Co.»

Le China, à destination de Liverpool, était parti depuis quarante-cinqminutes!

XXXII

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ENGAGE UNE LUTTE DIRECTE CONTRE LA MAUVAISECHANCE

En partant, le Chinasemblait avoir emporté avec lui le dernier espoirde Phileas Fogg.

En effet, aucun des autres paquebots qui font le service direct entrel'Amérique et l'Europe, ni les transatlantiques français, ni les naviresdu «White-Star-line», ni les steamers de la Compagnie Imman, ni ceux dela ligne Hambourgeoise, ni autres, ne pouvaient servir les projets dugentleman.

En effet, le Pereire, de la Compagnie transatlantique française—dontles admirables bâtiments égalent en vitesse et surpassent en confortabletous ceux des autres lignes, sans exception—, ne partait que lesurlendemain, 14 décembre. Et d'ailleurs, de même que ceux de laCompagnie hambourgeoise, il n'allait pas directement à Liverpool ou àLondres, mais au Havre, et cette traversée supplémentaire du Havre àSouthampton, en retardant Phileas Fogg, eût annulé ses derniers efforts.

Quant aux paquebots Imman, dont l'un, le City-of-Paris, mettait en merle lendemain, il n'y fallait pas songer. Ces navires sontparticulièrement affectés au transport des émigrants, leurs machinessont faibles, ils naviguent autant à la voile qu'à la vapeur, et leurvitesse est médiocre. Ils employaient à cette traversée de New York àl'Angleterre plus de temps qu'il n'en restait à Mr. Fogg pour gagner sonpari.

De tout ceci le gentleman se rendit parfaitement compte en consultantson Bradshaw, qui lui donnait, jour par jour, les mouvements de lanavigation transocéanienne.

Passepartout était anéanti. Avoir manqué le paquebot de quarante-cinqminutes, cela le tuait. C'était sa faute à lui, qui, au lieu d'aider sonmaître, n'avait cessé de semer des obstacles sur sa route! Et quand ilrevoyait dans son esprit tous les incidents du voyage, quand ilsupputait les sommes dépensées en pure perte et dans son seul intérêt,quand il songeait que cet énorme pari, en y joignant les fraisconsidérables de ce voyage devenu inutile, ruinait complètement Mr.Fogg, il s'accablait d'injures.

Mr. Fogg ne lui fit, cependant, aucun reproche, et, en quittant le pierdes paquebots transatlantiques, il ne dit que ces mots:

«Nous aviserons demain. Venez.»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, Passepartout traversèrent l'Hudson dans leJersey-city-ferry-boat, et montèrent dans un fiacre, qui les conduisit àl'hôtel Saint-Nicolas, dans Broadway. Des chambres furent mises à leurdisposition, et la nuit se passa, courte pour Phileas Fogg, qui dormitd'un sommeil parfait, mais bien longue pour Mrs. Aouda et sescompagnons, auxquels leur agitation ne permit pas de reposer.

Le lendemain, c'était le 12 décembre. Du 12, sept heures du matin, au21, huit heures quarante-cinq minutes du soir, il restait neuf jourstreize heures et quarante-cinq minutes. Si donc Phileas Fogg fût partila veille par le China, l'un des meilleurs marcheurs de la ligne Cunard,il serait arrivé à Liverpool, puis à Londres, dans les délais voulus!

Mr. Fogg quitta l'hôtel, seul, après avoir recommandé à son domestiquede l'attendre et de prévenir Mrs. Aouda de se tenir prête à toutinstant.

Mr. Fogg se rendit aux rives de l'Hudson, et parmi les navires amarrésau quai ou ancrés dans le fleuve, il rechercha avec soin ceux quiétaient en partance. Plusieurs bâtiments avaient leur guidon de départet se préparaient à prendre la mer à la marée du matin, car dans cetimmense et admirable port de New York, il n'est pas de jour où centnavires ne fassent route pour tous les points du monde; mais la plupartétaient des bâtiments à voiles, et ils ne pouvaient convenir à PhileasFogg.

Ce gentleman semblait devoir échouer dans sa dernière tentative, quandil aperçut, mouillé devant la Batterie, à une encablure au plus, unnavire de commerce à hélice, de formes fines, dont la cheminée, laissantéchapper de gros flocons de fumée, indiquait qu'il se préparait àappareiller.

Phileas Fogg héla un canot, s'y embarqua, et, en quelques coupsd'aviron, il se trouvait à l'échelle de l'Henrietta, steamer à coque defer, dont tous les hauts étaient en bois.

Le capitaine de l'Henriettaétait à bord. Phileas Fogg monta sur le pontet fit demander le capitaine. Celui-ci se présenta aussitôt.

C'était un homme de cinquante ans, une sorte le loup de mer, un bougonqui ne devait pas être commode. Gros yeux, teint de cuivre oxydé,cheveux rouges, forte encolure,—rien de l'aspect d'un homme du monde.

«Le capitaine? demanda Mr. Fogg.

—C'est moi.

—Je suis Phileas Fogg, de Londres.

—Et moi, Andrew Speedy, de Cardif.

—Vous allez partir?…

—Dans une heure.

—Vous êtes chargé pour…?

—Bordeaux.

—Et votre cargaison?

—Des cailloux dans le ventre. Pas de fret. Je pars sur lest.

—Vous avez des passagers?

—Pas de passagers. Jamais de passagers. Marchandise encombrante etraisonnante.

—Votre navire marche bien?

—Entre onze et douze noeuds. L'Henrietta, bien connue.

—Voulez-vous me transporter à Liverpool, moi et trois personnes?

—À Liverpool? Pourquoi pas en Chine?

—Je dis Liverpool.

—Non!

—Non?

—Non. Je suis en partance pour Bordeaux, et je vais à Bordeaux.

—N'importe quel prix?

—N'importe quel prix.»

Le capitaine avait parlé d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

«Mais les armateurs de l'Henrietta… reprit Phileas Fogg.

—Les armateurs, c'est moi, répondit le capitaine. Le navirem'appartient.

—Je vous affrète.

—Non.

—Je vous l'achète.

—Non.»

Phileas Fogg ne sourcilla pas. Cependant la situation était grave. Iln'en était pas de New York comme de Hong-Kong, ni du capitaine del'Henriettacomme du patron de la Tankadère. Jusqu'ici l'argent dugentleman avait toujours eu raison des obstacles. Cette fois-ci,l'argent échouait.

Cependant, il fallait trouver le moyen de traverser l'Atlantique enbateau—à moins de le traverser en ballon—, ce qui eût été fortaventureux, et ce qui, d'ailleurs, n'était pas réalisable.

Il paraît, pourtant, que Phileas Fogg eut une idée, car il dit aucapitaine:

«Eh bien, voulez-vous me mener à Bordeaux?

—Non, quand même vous me paieriez deux cents dollars!

—Je vous en offre deux mille (10 000 F).

—Par personne?

—Par personne.

—Et vous êtes quatre?

—Quatre.»

Le capitaine Speedy commença à se gratter le front, comme s'il eût vouluen arracher l'épiderme. Huit mille dollars à gagner, sans modifier sonvoyage, cela valait bien la peine qu'il mît de côté son antipathieprononcée pour toute espèce de passager. Des passagers à deux milledollars, d'ailleurs, ce ne sont plus des passagers, c'est de lamarchandise précieuse.

«Je pars à neuf heures, dit simplement le capitaine Speedy, et si vouset les vôtres, vous êtes là?…

—À neuf heures, nous serons à bord!» répondit non moins simplement Mr.
Fogg.

Il était huit heures et demie. Débarquer de l'Henrietta, monter dans unevoiture, se rendre à l'hôtel Saint-Nicolas, en ramener Mrs. Aouda,Passepartout, et même l'inséparable Fix, auquel il offrait gracieusementle passage, cela fut fait par le gentleman avec ce calme qui nel'abandonnait en aucune circonstance.

Au moment où l'Henriettaappareillait, tous quatre étaient à bord.

Lorsque Passepartout apprit ce que coûterait cette dernière traversée,il poussa un de ces «Oh!» prolongés, qui parcourent tous les intervallesde la gamme chromatique descendante!

Quant à l'inspecteur Fix, il se dit que décidément la Banqued'Angleterre ne sortirait pas indemne de cette affaire. En effet, enarrivant et en admettant que le sieur Fogg n'en jetât pas encorequelques poignées à la mer, plus de sept mille livres (175 000 F)manqueraient au sac à bank-notes!

XXXIII

OÙ PHILEAS FOGG SE MONTRE À LA HAUTEUR DES CIRCONSTANCES

Une heure après, le steamer Henriettadépassait le Light-boat qui marquel'entrée de l'Hudson, tournait la pointe de Sandy-Hook et donnait enmer. Pendant la journée, il prolongea Long-Island, au large du feu deFire-Island, et courut rapidement vers l'est.

Le lendemain, 13 décembre, à midi, un homme monta sur la passerelle pourfaire le point. Certes, on doit croire que cet homme était le capitaineSpeedy! Pas le moins du monde. C'était Phileas Fogg. esq.

Quant au capitaine Speedy, il était tout bonnement enfermé à clef danssa cabine, et poussait des hurlements qui dénotaient une colère, bienpardonnable, poussée jusqu'au paroxysme.

Ce qui s'était passé était très simple. Phileas Fogg voulait aller àLiverpool, le capitaine ne voulait pas l'y conduire. Alors Phileas Foggavait accepté de prendre passage pour Bordeaux, et, depuis trente heuresqu'il était à bord, il avait si bien manoeuvré à coups de bank-notes,que l'équipage, matelots et chauffeurs—équipage un peu interlope, quiétait en assez mauvais termes avec le capitaine—, lui appartenait. Etvoilà pourquoi Phileas Fogg commandait au lieu et place du capitaineSpeedy, pourquoi le capitaine était enfermé dans sa cabine, et pourquoienfin l'Henriettase dirigeait vers Liverpool. Seulement, il était trèsclair, à voir manoeuvrer Mr. Fogg, que Mr. Fogg avait été marin.

Maintenant, comment finirait l'aventure, on le saurait plus tard.Toutefois, Mrs. Aouda ne laissait pas d'être inquiète, sans en riendire. Fix, lui, avait été abasourdi tout d'abord. Quant à Passepartout,il trouvait la chose tout simplement adorable.

«Entre onze et douze noeuds», avait dit le capitaine Speedy, et en effetl'Henriettase maintenait dans cette moyenne de vitesse.

Si donc—que de «si» encore!—si donc la mer ne devenait pas tropmauvaise, si le vent ne sautait pas dans l'est, s'il ne survenait aucuneavarie au bâtiment, aucun accident à la machine, l'Henrietta, dans lesneuf jours comptés du 12 décembre au 21, pouvait franchir les troismille milles qui séparent New York de Liverpool. Il est vrai qu'une foisarrivé, l'affaire de l'Henriettabrochant sur l'affaire de la Banque,cela pouvait mener le gentleman un peu plus loin qu'il ne voudrait.

Pendant les premiers jours, la navigation se fit dans d'excellentesconditions. La mer n'était pas trop dure; le vent paraissait fixé aunord-est; les voiles furent établies, et, sous ses goélettes,l'Henrietta marcha comme un vrai transatlantique.

Passepartout était enchanté. Le dernier exploit de son maître, dont ilne voulait pas voir les conséquences, l'enthousiasmait. Jamaisl'équipage n'avait vu un garçon plus gai, plus agile. Il faisait milleamitiés aux matelots et les étonnait par ses tours de voltige. Il leurprodiguait les meilleurs noms et les boissons les plus attrayantes. Pourlui, ils manoeuvraient comme des gentlemen, et les chauffeurschauffaient comme des héros. Sa bonne humeur, très communicative,s'imprégnait à tous. Il avait oublié le passé, les ennuis, les périls.Il ne songeait qu'à ce but, si près d'être atteint, et parfois ilbouillait d'impatience, comme s'il eût été chauffé par les fourneaux del'Henrietta. Souvent aussi, le digne garçon tournait autour de Fix; ille regardait d'un oeil «qui en disait long»! mais il ne lui parlait pas,car il n'existait plus aucune intimité entre les deux anciens amis.

D'ailleurs Fix, il faut le dire, n'y comprenait plus rien! La conquêtede l'Henrietta, l'achat de son équipage, ce Fogg manoeuvrant comme unmarin consommé, tout cet ensemble de choses l'étourdissait. Il ne savaitplus que penser! Mais, après tout, un gentleman qui commençait par volercinquante-cinq mille livres pouvait bien finir par voler un bâtiment. EtFix fut naturellement amené à croire que l'Henrietta, dirigée par Fogg,n'allait point du tout à Liverpool, mais dans quelque point du monde oùle voleur, devenu pirate, se mettrait tranquillement en sûreté! Cettehypothèse, il faut bien l'avouer, était on ne peut plus plausible, et ledétective commençait à regretter très sérieusement de s'être embarquédans cette affaire.

Quant au capitaine Speedy, il continuait à hurler dans sa cabine, etPassepartout, chargé de pourvoir à sa nourriture, ne le faisait qu'enprenant les plus grandes précautions, quelque vigoureux qu'il fût. Mr.Fogg, lui, n'avait plus même l'air de se douter qu'il y eût un capitaineà bord.

Le 13, on passe sur la queue du banc de Terre-Neuve. Ce sont là demauvais parages. Pendant l'hiver surtout, les brumes y sont fréquentes,les coups de vent redoutables. Depuis la veille, le baromètre,brusquement abaissé, faisait pressentir un changement prochain dansl'atmosphère. En effet, pendant la nuit, la température se modifia, lefroid devint plus vif, et en même temps le vent sauta dans le sud-est.

C'était un contretemps. Mr. Fogg, afin de ne point s'écarter de saroute, dut serrer ses voiles et forcer de vapeur. Néanmoins, la marchedu navire fut ralentie, attendu l'état de la mer, dont les longues lamesbrisaient contre son étrave. Il éprouva des mouvements de tangage trèsviolents, et cela au détriment de sa vitesse. La brise tournait peu àpeu à l'ouragan, et l'on prévoyait déjà le cas où l'Henriettanepourrait plus se maintenir debout à la lame. Or, s'il fallait fuir,c'était l'inconnu avec toutes ses mauvaises chances.

Le visage de Passepartout se rembrunit en même temps que le ciel, et,pendant deux jours, l'honnête garçon éprouva de mortelles transes. MaisPhileas Fogg était un marin hardi, qui savait tenir tête à la mer, et ilfit toujours route, même sans se mettre sous petite vapeur. L'Henrietta,quand elle ne pouvait s'élever à la lame, passait au travers, et sonpont était balayé en grand, mais elle passait. Quelquefois aussil'hélice émergeait, battant l'air de ses branches affolées, lorsqu'unemontagne d'eau soulevait l'arrière hors des flots, mais le navire allaittoujours de l'avant.

Toutefois le vent ne fraîchit pas autant qu'on aurait pu le craindre. Cene fut pas un de ces ouragans qui passent avec une vitesse dequatre-vingt-dix milles à l'heure. Il se tint au grand frais, maismalheureusement il souffla avec obstination de la partie du sud-est etne permit pas de faire de la toile. Et cependant, ainsi qu'on va levoir, il eût été bien utile de venir en aide à la vapeur!

Le 16 décembre, c'était le soixante quinzième jour écoulé depuis ledépart de Londres. En somme, l'Henriettan'avait pas encore un retardinquiétant. La moitié de la traversée était à peu près faite, et lesplus mauvais parages avaient été franchis. En été, on eût répondu dusuccès. En hiver, on était à la merci de la mauvaise saison.Passepartout ne se prononçait pas. Au fond, il avait espoir, et, si levent faisait défaut, du moins il comptait sur la vapeur.

Or, ce jour-là, le mécanicien étant monté sur le pont, rencontra Mr.
Fogg et s'entretint assez vivement avec lui.

Sans savoir pourquoi—par un pressentiment sans doute—, Passepartoutéprouva comme une vague inquiétude. Il eût donné une de ses oreillespour entendre de l'autre ce qui se disait là. Cependant, il put saisirquelques mots, ceux-ci entre autres, prononcés par son maître:

«Vous êtes certain de ce que vous avancez?

—Certain, monsieur, répondit le mécanicien. N'oubliez pas que, depuisnotre départ, nous chauffons avec tous nos fourneaux allumés, et si nousavions assez de charbon pour aller à petite vapeur de New York àBordeaux, nous n'en avons pas assez pour aller à toute vapeur de NewYork à Liverpool!

—J'aviserai», répondit Mr. Fogg.

Passepartout avait compris. Il fut pris d'une inquiétude mortelle.

Le charbon allait manquer!

«Ah! si mon maître pare celle-là, se dit-il, décidément ce sera unfameux homme!»

Et ayant rencontré Fix, il ne put s'empêcher de le mettre au courant dela situation.

«Alors, lui répondit l'agent les dents serrées, vous croyez que nousallons à Liverpool!

—Parbleu!

—Imbécile!» répondit l'inspecteur, qui s'en alla, haussant les épaules.

Passepartout fut sur le point de relever vertement le qualificatif, dontil ne pouvait d'ailleurs comprendre la vraie signification; mais il sedit que l'infortuné Fix devait être très désappointé, très humilié dansson amour-propre, après avoir si maladroitement suivi une fausse pisteautour du monde, et il passa condamnation.

Et maintenant quel parti allait prendre Phileas Fogg? Cela étaitdifficile à imaginer. Cependant, il paraît que le flegmatique gentlemanen prit un, car le soir même il fit venir le mécanicien et lui dit:

«Poussez les feux et faites route jusqu'à complet épuisement ducombustible.»

Quelques instants après, la cheminée de l'Henriettavomissait destorrents de fumée.

Le navire continua donc de marcher à toute vapeur; mais ainsi qu'ill'avait annoncé, deux jours plus tard, le 18, le mécanicien fit savoirque le charbon manquerait dans la journée.

«Que l'on ne laisse pas baisser les feux, répondit Mr. Fogg. Aucontraire. Que l'on charge les soupapes».

Ce jour-là, vers midi, après avoir pris hauteur et calculé la positiondu navire, Phileas Fogg fit venir Passepartout, et il lui donna l'ordred'aller chercher le capitaine Speedy. C'était comme si on eût commandé àce brave garçon d'aller déchaîner un tigre, et il descendit dans ladunette, se disant:

«Positivement il sera enragé!»

En effet, quelques minutes plus tard, au milieu de cris et de jurons,une bombe arrivait sur la dunette. Cette bombe, c'était le capitaineSpeedy. Il était évident qu'elle allait éclater.

«Où sommes-nous?» telles furent les premières paroles qu'il prononça aumilieu des suffocations de la colère, et certes, pour peu que le dignehomme eût été apoplectique, il n'en serait jamais revenu.

«Où sommes-nous? répéta-t-il, la face congestionnée.

—À sept cent soixante-dix milles de Liverpool (300 lieues), répondit
Mr. Fogg avec un calme imperturbable.

—Pirate! s'écria Andrew Speedy.

—Je vous ai fait venir, monsieur…

—Écumeur de mer!

—…monsieur, reprit Phileas Fogg, pour vous prier de me vendre votrenavire.

—Non! de par tous les diables, non!

—C'est que je vais être obligé de le brûler.

—Brûler mon navire!

—Oui, du moins dans ses hauts, car nous manquons de combustible.

—Brûler mon navire! s'écria le capitaine Speedy, qui ne pouvait mêmeplus prononcer les syllabes. Un navire qui vaut cinquante mille dollars(250 000 F).

—En voici soixante mille (300 000 F)! répondit Phileas Fogg, en offrantau capitaine une liasse de bank-notes.

Cela fit un effet prodigieux sur Andrew Speedy. On n'est pas Américainsans que la vue de soixante mille dollars vous cause une certaineémotion. Le capitaine oublia en un instant sa colère, sonemprisonnement, tous ses griefs contre son passager. Son navire avaitvingt ans. Cela pouvait devenir une affaire d'or!… La bombe ne pouvaitdéjà plus éclater. Mr. Fogg en avait arraché la mèche.

«Et la coque en fer me restera, dit-il d'un ton singulièrement radouci.

—La coque en fer et la machine, monsieur. Est-ce conclu?

—Conclu.»

Et Andrew Speedy, saisissant la liasse de bank-notes, les compta et lesfit disparaître dans sa poche.

Pendant cette scène, Passepartout était blanc. Quant à Fix, il faillitavoir un coup de sang. Près de vingt mille livres dépensées, et encorece Fogg qui abandonnait à son vendeur la coque et la machine,c'est-à-dire presque la valeur totale du navire! Il est vrai que lasomme volée à la banque s'élevait à cinquante-cinq mille livres!

Quand Andrew Speedy eut empoché l'argent:

«Monsieur, lui dit Mr. Fogg, que tout ceci ne vous étonne pas. Sachezque je perds vingt mille livres, si je ne suis pas rendu à Londres le 21décembre, à huit heures quarante-cinq du soir. Or, j'avais manqué lepaquebot de New York, et comme vous refusiez de me conduire àLiverpool…

—Et j'ai bien fait, par les cinquante mille diables de l'enfer, s'écria
Andrew Speedy, puisque j'y gagne au moins quarante mille dollars.»

Puis, plus posément:

«Savez-vous une chose, ajouta-t-il, capitaine?…

—Fogg.

—Capitaine Fogg, eh bien, il y a du Yankee en vous».

Et après avoir fait à son passager ce qu'il croyait être un compliment,il s'en allait, quand Phileas Fogg lui dit:

«Maintenant ce navire m'appartient?

—Certes, de la quille à la pomme des mâts, pour tout ce qui est «bois»,s'entend!

—Bien. Faites démolir les aménagements intérieurs et chauffez avec cesdébris.»

On juge ce qu'il fallut consommer de ce bois sec pour maintenir lavapeur en suffisante pression. Ce jour-là, la dunette, les rouffles, lescabines, les logements, le faux pont, tout y passa.

Le lendemain, 19 décembre, on brûla la mâture, les dromes, les esparres.On abattit les mâts, on les débita à coups de hache. L'équipage ymettait un zèle incroyable. Passepartout, taillant, coupant, sciant,faisait l'ouvrage de dix hommes. C'était une fureur de démolition.

Le lendemain, 20, les bastingages, les pavois, les oeuvres-mortes, laplus grande partie du pont, furent dévorés. L'Henriettan'était plusqu'un bâtiment rasé comme un ponton.

Mais, ce jour-là, on avait eu connaissance de la côte d'Irlande et dufeu de Fastenet.

Toutefois, à dix heures du soir, le navire n'était encore que par letravers de Queenstown. Phileas Fogg n'avait plus que vingt-quatre heurespour atteindre Londres! Or, c'était le temps qu'il fallait à l'Henriettapour gagner Liverpool,—même en marchant à toute vapeur. Et la vapeurallait manquer enfin à l'audacieux gentleman!

«Monsieur, lui dit alors le capitaine Speedy, qui avait fini pars'intéresser à ses projets, je vous plains vraiment. Tout est contrevous! Nous ne sommes encore que devant Queenstown.

—Ah! fit Mr. Fogg, c'est Queenstown, cette ville dont nous apercevonsles feux?

—Oui.

—Pouvons-nous entrer dans le port?

—Pas avant trois heures. À pleine mer seulement.

—Attendons!» répondit tranquillement Phileas Fogg, sans laisser voirsur son visage que, par une suprême inspiration, il allait tenter devaincre encore une fois la chance contraire!

En effet, Queenstown est un port de la côte d'Irlande dans lequel lestransatlantiques qui viennent des États-Unis jettent en passant leur sacaux lettres. Ces lettres sont emportées à Dublin par des expresstoujours prêts à partir. De Dublin elles arrivent à Liverpool par dessteamers de grande vitesse,—devançant ainsi de douze heures lesmarcheurs les plus rapides des compagnies maritimes.

Ces douze heures que gagnait ainsi le courrier d'Amérique, Phileas Foggprétendait les gagner aussi. Au lieu d'arriver sur l'Henrietta, lelendemain soir, à Liverpool, il y serait à midi, et, par conséquent, ilaurait le temps d'être à Londres avant huit heures quarante-cinq minutesdu soir.

Vers une heure du matin, l'Henriettaentrait à haute mer dans le port deQueenstown, et Phileas Fogg, après avoir reçu une vigoureuse poignée demain du capitaine Speedy, le laissait sur la carcasse rasée de sonnavire, qui valait encore la moitié de ce qu'il l'avait vendue!

Les passagers débarquèrent aussitôt. Fix, à ce moment, eut une envieféroce d'arrêter le sieur Fogg. Il ne le fit pas, pourtant! Pourquoi?Quel combat se livrait donc en lui? Était-il revenu sur le compte de Mr.Fogg? Comprenait-il enfin qu'il s'était trompé? Toutefois, Fixn'abandonna pas Mr. Fogg. Avec lui, avec Mrs. Aouda, avec Passepartout,qui ne prenait plus le temps de respirer, il montait dans le train deQueenstown à une heure et demi du matin, arrivait à Dublin au journaissant, et s'embarquait aussitôt sur un des steamers—vrais fuseauxd'acier, tout en machine—qui, dédaignant de s'élever à la lame, passentinvariablement au travers.

À midi moins vingt, le 21 décembre, Phileas Fogg débarquait enfin sur lequai de Liverpool. Il n'était plus qu'à six heures de Londres.

Mais à ce moment, Fix s'approcha, lui mit la main sur l'épaule, et,exhibant son mandat:

«Vous êtes le sieur Phileas Fogg? dit-il.

—Oui, monsieur.

—Au nom de la reine, je vous arrête!»

XXXIV

QUI PROCURE À PASSEPARTOUT L'OCCASION DE FAIRE UN JEU DE MOTS ATROCE,MAIS PEUT-ÊTRE INÉDIT

Phileas Fogg était en prison. On l'avait enfermé dans le poste deCustom-house, la douane de Liverpool, et il devait y passer la nuit enattendant son transfèrement à Londres.

Au moment de l'arrestation, Passepartout avait voulu se précipiter surle détective. Des policemen le retinrent. Mrs. Aouda, épouvantée par labrutalité du fait, ne sachant rien, n'y pouvait rien comprendre.Passepartout lui expliqua la situation. Mr. Fogg, cet honnête etcourageux gentleman, auquel elle devait la vie, était arrêté commevoleur. La jeune femme protesta contre une telle allégation, son coeurs'indigna, et des pleurs coulèrent de ses yeux, quand elle vit qu'ellene pouvait rien faire, rien tenter, pour sauver son sauveur.

Quant à Fix, il avait arrêté le gentleman parce que son devoir luicommandait de l'arrêter, fût-il coupable ou non. La justice endéciderait.

Mais alors une pensée vint à Passepartout, cette pensée terrible qu'ilétait décidément la cause de tout ce malheur! En effet, pourquoi avaitil caché cette aventure à Mr. Fogg? Quand Fix avait révélé et sa qualitéd'inspecteur de police et la mission dont il était chargé, pourquoiavait-il pris sur lui de ne point avertir son maître? Celui-ci, prévenu,aurait sans doute donné à Fix des preuves de son innocence; il luiaurait démontré son erreur; en tout cas, il n'eût pas véhiculé à sesfrais et à ses trousses ce malencontreux agent, dont le premier soinavait été de l'arrêter, au moment où il mettait le pied sur le sol duRoyaume-Uni. En songeant à ses fautes, à ses imprudences, le pauvregarçon était pris d'irrésistibles remords. Il pleurait, il faisait peineà voir. Il voulait se briser la tête!

Mrs. Aouda et lui étaient restés, malgré le froid, sous le péristyle dela douane. Ils ne voulaient ni l'un ni l'autre quitter la place. Ilsvoulaient revoir encore une fois Mr. Fogg.

Quant à ce gentleman, il était bien et dûment ruiné, et cela au momentoù il allait atteindre son but. Cette arrestation le perdait sansretour. Arrivé à midi moins vingt à Liverpool, le 21 décembre, il avaitjusqu'à huit heures quarante-cinq minutes pour se présenter auReform-Club, soit neuf heures quinze minutes,—et il ne lui en fallaitque six pour atteindre Londres.

En ce moment, qui eût pénétré dans le poste de la douane eût trouvé Mr.Fogg, immobile, assis sur un banc de bois, sans colère, imperturbable.Résigné, on n'eût pu le dire, mais ce dernier coup n'avait pul'émouvoir, au moins en apparence. S'était-il formé en lui une de cesrages secrètes, terribles parce qu'elles sont contenues, et quin'éclatent qu'au dernier moment avec une force irrésistible? On ne sait.Mais Phileas Fogg était là, calme, attendant… quoi? Conservait-ilquelque espoir? Croyait-il encore au succès, quand la porte de cetteprison était fermée sur lui?

Quoi qu'il en soit, Mr. Fogg avait soigneusement posé sa montre sur unetable et il en regardait les aiguilles marcher. Pas une parole nes'échappait de ses lèvres, mais son regard avait une fixité singulière.

En tout cas, la situation était terrible, et, pour qui ne pouvait liredans cette conscience, elle se résumait ainsi:

Honnête homme, Phileas Fogg était ruiné.

Malhonnête homme, il était pris.

Eut-il alors la pensée de se sauver? Songea-t-il à chercher si ce posteprésentait une issue praticable? Pensa-t-il à fuir? On serait tenté dele croire, car, à un certain moment, il fit le tour de la chambre. Maisla porte était solidement fermée et la fenêtre garnie de barreaux defer. Il vint donc se rasseoir, et il tira de son portefeuillel'itinéraire du voyage. Sur la ligne qui portait ces mots:

«21 décembre, samedi, Liverpool», il ajouta:

«80e jour, 11 h 40 du matin», et il attendit.

Une heure sonna à l'horloge de Custom-house. Mr. Fogg constata que samontre avançait de deux minutes sur cette horloge.

Deux heures! En admettant qu'il montât en ce moment dans un express, ilpouvait encore arriver à Londres et au Reform-Club avant huit heuresquarante-cinq du soir. Son front se plissa légèrement…

À deux heures trente-trois minutes, un bruit retentit au-dehors, unvacarme de portes qui s'ouvraient. On entendait la voix de Passepartout,on entendait la voix de Fix.

Le regard de Phileas Fogg brilla un instant.

La porte du poste s'ouvrit, et il vit Mrs. Aouda, Passepartout, Fix, quise précipitèrent vers lui.

Fix était hors d'haleine, les cheveux en désordre… Il ne pouvaitparler!

«Monsieur, balbutia-t-il, monsieur… pardon… une ressemblancedéplorable… Voleur arrêté depuis trois jours… vous… libre!…»

Phileas Fogg était libre! Il alla au détective. Il le regarda bien enface, et, faisant le seul mouvement rapide qu'il eût jamais fait eûtqu'il dût jamais faire de sa vie, il ramena ses deux bras en arrière,puis, avec la précision d'un automate, il frappa de ses deux poings lemalheureux inspecteur.

«Bien tapé!» s'écria Passepartout, qui, se permettant un atroce jeu demots, bien digne d'un Français, ajouta: «Pardieu voilà ce qu'on peutappeler une belle application de poings d'Angleterre!»

Fix, renversé, ne prononça pas un mot. Il n'avait que ce qu'il méritait.
Mais aussitôt Mr, Fogg, Mrs. Aouda, Passepartout quittèrent la douane.
Ils se jetèrent dans une voiture, et, en quelques minutes, ils
arrivèrent à la gare de Liverpool.

Phileas Fogg demanda s'il y avait un express prêt à partir pour
Londres…

Il était deux heures quarante… L'express était parti depuistrente-cinq minutes.

Phileas Fogg commanda alors un train spécial.

Il y avait plusieurs locomotives de grande vitesse en pression; mais,attendu les exigences du service, le train spécial ne put quitter lagare avant trois heures.

À trois heures, Phileas Fogg, après avoir dit quelques mots aumécanicien d'une certaine prime à gagner, filait dans la direction deLondres, en compagnie de la jeune femme et de son fidèle serviteur.

Il fallait franchir en cinq heures et demie la distance qui sépareLiverpool de Londres—, chose très faisable, quand la voie est libre surtout le parcours. Mais il y eut des retards forcés, et, quand legentleman arriva à la gare, neuf heures moins dix sonnaient à toutes leshorloges de Londres.

Phileas Fogg, après avoir accompli ce voyage autour du monde, arrivaitavec un retard de cinq minutes!…

Il avait perdu.

XXXV

DANS LEQUEL PASSEPARTOUT NE SE FAIT PAS RÉPÉTER DEUX FOIS L'ORDRE QUESON MAÎTRE LUI DONNE

Le lendemain, les habitants de Saville-row auraient été bien surpris, sion leur eût affirmé que Mr. Fogg avait réintégré son domicile. Portes etfenêtres, tout était clos. Aucun changement ne s'était produit àl'extérieur.

En effet, après avoir quitté la gare, Phileas Fogg avait donné àPassepartout l'ordre d'acheter quelques provisions, et il était rentrédans sa maison.

Ce gentleman avait reçu avec son impassibilité habituelle le coup qui lefrappait. Ruiné! et par la faute de ce maladroit inspecteur de police!Après avoir marché d'un pas sûr pendant ce long parcours, après avoirrenversé mille obstacles, bravé mille dangers, ayant encore trouvé letemps de faire quelque bien sur sa route, échouer au port devant un faitbrutal, qu'il ne pouvait prévoir, et contre lequel il était désarmé:cela était terrible! De la somme considérable qu'il avait emportée audépart, il ne lui restait qu'un reliquat insignifiant. Sa fortune ne secomposait plus que des vingt mille livres déposées chez Baring frères,et ces vingt mille livres, il les devait à ses collègues du Reform-Club.Après tant de dépenses faites, ce pari gagné ne l'eût pas enrichi sansdoute, et il est probable qu'il n'avait pas cherché à s'enrichir—étantde ces hommes qui parient pour l'honneur—, mais ce pari perdu leruinait totalement. Au surplus, le parti du gentleman était pris. Ilsavait ce qui lui restait à faire.

Une chambre de la maison de Saville-row avait été réservée à Mrs. Aouda.
La jeune femme était désespérée. À certaines paroles prononcées par Mr.
Fogg, elle avait compris que celui-ci méditait quelque projet funeste.

On sait, en effet, à quelles déplorables extrémités se portentquelquefois ces Anglais monomanes sous la pression d'une idée fixe.Aussi Passepartout, sans en avoir l'air, surveillait-il son maître.

Mais, tout d'abord, l'honnête garçon était monté dans sa chambre etavait éteint le bec qui brûlait depuis quatre-vingts jours. Il avaittrouvé dans la boîte aux lettres une note de la Compagnie du gaz, et ilpensa qu'il était plus que temps d'arrêter ces frais dont il étaitresponsable.

La nuit se passa. Mr. Fogg s'était couché, mais avait-il dormi? Quant àMrs. Aouda, elle ne put prendre un seul instant de repos. Passepartout,lui, avait veillé comme un chien à la porte de son maître.

Le lendemain, Mr. Fogg le fit venir et lui recommanda, en termes fortbrefs, de s'occuper du déjeuner de Mrs. Aouda. Pour lui, il secontenterait d'une tasse de thé et d'une rôtie. Mrs. Aouda voudrait bienl'excuser pour le déjeuner et le dîner, car tout son temps étaitconsacré à mettre ordre à ses affaires. Il ne descendrait pas. Le soirseulement, il demanderait à Mrs. Aouda la permission de l'entretenirpendant quelques instants.

Passepartout, ayant communication du programme de la journée, n'avaitplus qu'à s'y conformer. Il regardait son maître toujours impassible, etil ne pouvait se décider à quitter sa chambre. Son coeur était gros, saconscience bourrelée de remords, car il s'accusait plus que jamais decet irréparable désastre. Oui! s'il eût prévenu Mr. Fogg, s'il lui eûtdévoilé les projets de l'agent Fix, Mr. Fogg n'aurait certainement pastraîné l'agent Fix jusqu'à Liverpool, et alors…

Passepartout ne put plus y tenir.

«Mon maître! monsieur Fogg! s'écria-t-il, maudissez-moi. C'est par mafaute que…

—Je n'accuse personne, répondit Phileas Fogg du ton le plus calme.
Allez.»

Passepartout quitta la chambre et vint trouver la jeune femme, àlaquelle il fit connaître les intentions de son maître.

«Madame, ajouta-t-il, je ne puis rien par moi-même, rien! Je n'ai aucuneinfluence sur l'esprit de mon maître. Vous, peut-être…

—Quelle influence aurais-je, répondit Mrs. Aouda. Mr. Fogg n'en subitaucune! A-t-il jamais compris que ma reconnaissance pour lui était prêteà déborder! A-t-il jamais lu dans mon coeur!… Mon ami, il ne faudrapas le quitter, pas un seul instant. Vous dites qu'il a manifestél'intention de me parler ce soir?

—Oui, madame. Il s'agit sans doute de sauvegarder votre situation en
Angleterre.

—Attendons», répondit la jeune femme, qui demeura toute pensive.

Ainsi, pendant cette journée du dimanche, la maison de Saville-row futcomme si elle eût été inhabitée, et, pour la première fois depuis qu'ildemeurait dans cette maison, Phileas Fogg n'alla pas à son club, quandonze heures et demie sonnèrent à la tour du Parlement.

Et pourquoi ce gentleman se fût-il présenté au Reform-Club? Sescollègues ne l'y attendaient plus. Puisque, la veille au soir, à cettedate fatale du samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq, PhileasFogg n'avait pas paru dans le salon du Reform-Club, son pari étaitperdu. Il n'était même pas nécessaire qu'il allât chez son banquier poury prendre cette somme de vingt mille livres. Ses adversaires avaiententre les mains un chèque signé de lui, et il suffisait d'une simpleécriture à passer chez Baring frères, pour que les vingt mille livresfussent portées à leur crédit.

Mr. Fogg n'avait donc pas à sortir, et il ne sortit pas. Il demeura danssa chambre et mit ordre à ses affaires. Passepartout ne cessa de monteret de descendre l'escalier de la maison de Saville-row. Les heures nemarchaient pas pour ce pauvre garçon. Il écoutait à la porte de lachambre de son maître, et, ce faisant, il ne pensait pas commettre lamoindre indiscrétion! Il regardait par le trou de la serrure, et ils'imaginait avoir ce droit! Passepartout redoutait à chaque instantquelque catastrophe. Parfois, il songeait à Fix, mais un revirements'était fait dans son esprit. Il n'en voulait plus à l'inspecteur depolice. Fix s'était trompé comme tout le monde à l'égard de PhileasFogg, et, en le filant, en l'arrêtant, il n'avait fait que son devoir,tandis que lui… Cette pensée l'accablait, et il se tenait pour ledernier des misérables.

Quand, enfin, Passepartout se trouvait trop malheureux d'être seul, ilfrappait à la porte de Mrs. Aouda, il entrait dans sa chambre, ils'asseyait dans un coin sans mot dire, et il regardait la jeune femmetoujours pensive.

Vers sept heures et demie du soir, Mr. Fogg fit demander à Mrs. Aouda sielle pouvait le recevoir, et quelques instants après, la jeune femme etlui étaient seuls dans cette chambre.

Phileas Fogg prit une chaise et s'assit près de la cheminée, en face deMrs. Aouda. Son visage ne reflétait aucune émotion. Le Fogg du retourétait exactement le Fogg du départ. Même calme, même impassibilité.

Il resta sans parler pendant cinq minutes. Puis levant les yeux sur Mrs.
Aouda:

«Madame, dit-il, me pardonnerez-vous de vous avoir amenée en Angleterre?

—Moi, monsieur Fogg!… répondit Mrs. Aouda, en comprimant lesbattements de son coeur.

—Veuillez me permettre d'achever, reprit Mr. Fogg. Lorsque j'eus lapensée de vous entraîner loin de cette contrée, devenue si dangereusepour vous, j'étais riche, et je comptais mettre une partie de ma fortuneà votre disposition. Votre existence eût été heureuse et libre.Maintenant, je suis ruiné.

—Je le sais, monsieur Fogg, répondit la jeune femme, et je vousdemanderai à mon tour: Me pardonnerez-vous de vous avoir suivi, et—quisait?—d'avoir peut-être, en vous retardant, contribué à votre ruine?

—Madame, vous ne pouviez rester dans l'Inde, et votre salut n'étaitassuré que si vous vous éloigniez assez pour que ces fanatiques nepussent vous reprendre.

—Ainsi, monsieur Fogg, reprit Mrs. Aouda, non content de m'arracher àune mort horrible, vous vous croyiez encore obligé d'assurer ma positionà l'étranger?

—Oui, madame, répondit Fogg, mais les événements ont tourné contre moi.Cependant, du peu qui me reste, je vous demande la permission dedisposer en votre faveur.

—Mais, vous, monsieur Fogg, que deviendrez-vous? demanda Mrs. Aouda.

—Moi, madame, répondit froidement le gentleman, je n'ai besoin de rien.

—Mais comment, monsieur, envisagez-vous donc le sort qui vous attend?

—Comme il convient de le faire, répondit Mr. Fogg.

—En tout cas, reprit Mrs. Aouda, la misère ne saurait atteindre unhomme tel que vous. Vos amis…

—Je n'ai point d'amis, madame.

—Vos parents…

—Je n'ai plus de parents.

—Je vous plains alors, monsieur Fogg, car l'isolement est une tristechose. Quoi! pas un coeur pour y verser vos peines. On dit cependantqu'à deux la misère elle-même est supportable encore!

—On le dit, madame.

—Monsieur Fogg, dit alors Mrs. Aouda, qui se leva et tendit sa main augentleman, voulez-vous à la fois d'une parente et d'une amie?Voulez-vous de moi pour votre femme?»

Mr. Fogg, à cette parole, s'était levé à son tour. Il y avait comme unreflet inaccoutumé dans ses yeux, comme un tremblement sur ses lèvres.Mrs. Aouda le regardait. La sincérité, la droiture, la fermeté et ladouceur de ce beau regard d'une noble femme qui ose tout pour sauvercelui auquel elle doit tout, l'étonnèrent d'abord, puis le pénétrèrent.Il ferma les yeux un instant, comme pour éviter que ce regard nes'enfonçât plus avant… Quand il les rouvrit:

«Je vous aime! dit-il simplement. Oui, en vérité, par tout ce qu'il y ade plus sacré au monde, je vous aime, et je suis tout à vous!

—Ah!…» s'écria Mrs. Aouda, en portant la main à son coeur.

Passepartout fut sonné. Il arriva aussitôt. Mr. Fogg tenait encore danssa main la main de Mrs. Aouda. Passepartout comprit, et sa large facerayonna comme le soleil au zénith des régions tropicales.

Mr. Fogg lui demanda s'il ne serait pas trop tard pour aller prévenir lerévérend Samuel Wilson, de la paroisse de Mary-le-Bone.

Passepartout sourit de son meilleur sourire.

«Jamais trop tard», dit-il.

Il n'était que huit heures cinq.

«Ce serait pour demain, lundi! dit-il.

—Pour demain lundi? demanda Mr. Fogg en regardant la jeune femme.

—Pour demain lundi!» répondit Mrs. Aouda.

Passepartout sortit, tout courant.

XXXVI

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT DE NOUVEAU PRIME SUR LE MARCHÉ

Il est temps de dire ici quel revirement de l'opinion s'était produit
dans le Royaume-Uni, quand on apprit l'arrestation du vrai voleur de la
Banque un certain James Strand—qui avait eu lieu le 17 décembre, à
Édimbourg.

Trois jours avant, Phileas Fogg était un criminel que la policepoursuivait à outrance, et maintenant c'était le plus honnête gentleman,qui accomplissait mathématiquement son excentrique voyage autour dumonde.

Quel effet, quel bruit dans les journaux! Tous les parieurs pour oucontre, qui avaient déjà oublié cette affaire, ressuscitèrent comme parmagie. Toutes les transactions redevenaient valables. Tous lesengagements revivaient, et, il faut le dire, les paris reprirent avecune nouvelle énergie. Le nom de Phileas Fogg fit de nouveau prime sur lemarché.

Les cinq collègues du gentleman, au Reform-Club, passèrent ces troisjours dans une certaine inquiétude. Ce Phileas Fogg qu'ils avaientoublié reparaissait à leurs yeux! Où était-il en ce moment? Le 17décembre—, jour où James Strand fut arrêté—, il y avait soixante-seizejours que Phileas Fogg était parti, et pas une nouvelle de lui! Avait-ilsuccombé? Avait-il renoncé à la lutte, ou continuait il sa marchesuivant l'itinéraire convenu? Et le samedi 21 décembre, à huit heuresquarante-cinq du soir, allait-il apparaître, comme le dieu del'exactitude, sur le seuil du salon du Reform-Club?

Il faut renoncer à peindre l'anxiété dans laquelle, pendant trois jours,vécut tout ce monde de la société anglaise. On lança des dépêches enAmérique, en Asie, pour avoir des nouvelles de Phileas Fogg! On envoyamatin et soir observer la maison de Saville-row… Rien. La policeelle-même ne savait plus ce qu'était devenu le détective Fix, quis'était si malencontreusement jeté sur une fausse piste. Ce quin'empêcha pas les paris de s'engager de nouveau sur une plus vasteéchelle. Phileas Fogg, comme un cheval de course, arrivait au derniertournant. On ne le cotait plus à cent, mais à vingt, mais à dix, mais àcinq, et le vieux paralytique, Lord Albermale, le prenait, lui, àégalité.

Aussi, le samedi soir, y avait-il foule dans Pall-Mall et dans les ruesvoisines. On eût dit un immense attroupement de courtiers, établis enpermanence aux abords du Reform-Club. La circulation était empêchée. Ondiscutait, on disputait, on criait les cours du «Phileas Fogg», commeceux des fonds anglais. Les policemen avaient beaucoup de peine àcontenir le populaire, et à mesure que s'avançait l'heure à laquelledevait arriver Phileas Fogg, l'émotion prenait des proportionsinvraisemblables.

Ce soir-là, les cinq collègues du gentleman étaient réunis depuis neufheures dans le grand salon du Reform-Club. Les deux banquiers, JohnSullivan et Samuel Fallentin, l'ingénieur Andrew Stuart, Gauthier Ralph,administrateur de la Banque d'Angleterre, le brasseur Thomas Flanagan,tous attendaient avec anxiété.

Au moment où l'horloge du grand salon marqua huit heures vingt-cinq,
Andrew Stuart, se levant, dit:

«Messieurs, dans vingt minutes, le délai convenu entre Mr. Phileas Fogget nous sera expiré.

—À quelle heure est arrivé le dernier train de Liverpool? demanda
Thomas Flanagan.

—À sept heures vingt-trois, répondit Gauthier Ralph, et le trainsuivant n'arrive qu'à minuit dix.

—Eh bien, messieurs, reprit Andrew Stuart, si Phileas Fogg était arrivépar le train de sept heures vingt-trois, il serait déjà ici. Nouspouvons donc considérer le pari comme gagné.

—Attendons, ne nous prononçons pas, répondit Samuel Fallentin. Vousvoyez que notre collègue est un excentrique de premier ordre. Sonexactitude en tout est bien connue. Il n'arrive jamais ni trop tard nitrop tôt, et il apparaîtrait ici à la dernière minute, que je n'enserais pas autrement surpris.

—Et moi, dit Andrew Stuart, qui était, comme toujours, très nerveux, jele verrais je n'y croirais pas.

—En effet, reprit Thomas Flanagan, le projet de Phileas Fogg étaitinsensé. Quelle que fût son exactitude, il ne pouvait empêcher desretards inévitables de se produire, et un retard de deux ou trois joursseulement suffisait à compromettre son voyage.

—Vous remarquerez, d'ailleurs, ajouta John Sullivan, que nous n'avonsreçu aucune nouvelle de notre collègue et cependant, les filstélégraphiques ne manquaient pas sur son itinéraire.

—Il a perdu, messieurs, reprit Andrew Stuart, il a cent fois perdu!Vous savez, d'ailleurs, que le China—le seul paquebot de New York qu'ilpût prendre pour venir à Liverpool en temps utile—est arrivé hier. Or,voici la liste des passagers, publiée par la Shipping Gazette, et le nomde Phileas Fogg n'y figure pas. En admettant les chances les plusfavorables, notre collègue est à peine en Amérique! J'estime à vingtjours, au moins, le retard qu'il subira sur la date convenue, et levieux Lord Albermale en sera, lui aussi, pour ses cinq mille livres!

—C'est évident, répondit Gauthier Ralph, et demain nous n'aurons qu'àprésenter chez Baring frères le chèque de Mr. Fogg».

En ce moment l'horloge du salon sonna huit heures quarante.

«Encore cinq minutes», dit Andrew Stuart.

Les cinq collègues se regardaient. On peut croire que les battements deleur coeur avaient subi une légère accélération, car enfin, même pour debeaux joueurs, la partie était forte! Mais ils n'en voulaient rienlaisser paraître, car, sur la proposition de Samuel Fallentin, ilsprirent place à une table de jeu.

«Je ne donnerais pas ma part de quatre mille livres dans le pari, ditAndrew Stuart en s'asseyant, quand même on m'en offrirait trois milleneuf cent quatre-vingt-dix-neuf!»

L'aiguille marquait, en ce moment, huit heures quarante-deux minutes.

Les joueurs avaient pris les cartes, mais, à chaque instant, leur regardse fixait sur l'horloge. On peut affirmer que, quelle que fût leursécurité, jamais minutes ne leur avaient paru si longues!

«Huit heures quarante-trois», dit Thomas Flanagan, en coupant le jeu quelui présentait Gauthier Ralph.

Puis un moment de silence se fit. Le vaste salon du club étaittranquille. Mais, au-dehors, on entendait le brouhaha de la foule, quedominaient parfois des cris aigus. Le balancier de l'horloge battait laseconde avec une régularité mathématique. Chaque joueur pouvait compterles divisions sexagésimales qui frappaient son oreille.

«Huit heures quarante-quatre!» dit John Sullivan d'une voix danslaquelle on sentait une émotion involontaire.

Plus qu'une minute, et le pari était gagné. Andrew Stuart et sescollègues ne jouaient plus. Ils avaient abandonné les cartes! Ilscomptaient les secondes!

À la quarantième seconde, rien. À la cinquantième, rien encore!

À la cinquante-cinquième, on entendit comme un tonnerre au-dehors, desapplaudissements, des hurrahs, et même des imprécations, qui sepropagèrent dans un roulement continu.

Les joueurs se levèrent.

À la cinquante-septième seconde, la porte du salon s'ouvrit, et lebalancier n'avait pas battu la soixantième seconde, que Phileas Foggapparaissait, suivi d'une foule en délire qui avait forcé l'entrée duclub, et de sa voix calme:

«Me voici, messieurs», disait-il.

XXXVII

DANS LEQUEL IL EST PROUVÉ QUE PHILEAS FOGG N'A RIEN GAGNÉ À FAIRE CETOUR DU MONDE, SI CE N'EST LE BONHEUR

Oui! Phileas Fogg en personne.

On se rappelle qu'à huit heures cinq du soir—vingt-cinq heures environaprès l'arrivée des voyageurs à Londres—, Passepartout avait été chargépar son maître de prévenir le révérend Samuel Wilson au sujet d'uncertain mariage qui devait se conclure le lendemain même.

Passepartout était donc parti, enchanté. Il se rendit d'un pas rapide àla demeure du révérend Samuel Wilson, qui n'était pas encore rentré.Naturellement, Passepartout attendit, mais il attendit vingt bonnesminutes au moins.

Bref, il était huit heures trente-cinq quand il sortit de la maison durévérend. Mais dans quel état! Les cheveux en désordre, sans chapeau,courant, courant, comme on n'a jamais vu courir de mémoire d'homme,renversant les passants, se précipitant comme une trombe sur lestrottoirs!

En trois minutes, il était de retour à la maison de Saville-row, et iltombait, essoufflé, dans la chambre de Mr. Fogg.

Il ne pouvait parler.

«Qu'y a-t-il? demanda Mr. Fogg.

—Mon maître… balbutia Passepartout… mariage… impossible.

—Impossible?

—Impossible… pour demain.

—Pourquoi?

—Parce que demain… c'est dimanche!

—Lundi, répondit Mr. Fogg.

—Non… aujourd'hui… samedi.

—Samedi? impossible!

—Si, si, si, si! s'écria Passepartout. Vous vous êtes trompé d'un jour!Nous sommes arrivés vingt-quatre heures en avance… mais il ne resteplus que dix minutes!…»

Passepartout avait saisi son maître au collet, et il l'entraînait avecune force irrésistible!

Phileas Fogg, ainsi enlevé, sans avoir le temps de réfléchir, quitta sachambre, quitta sa maison, sauta dans un cab, promit cent livres aucocher, et après avoir écrasé deux chiens et accroché cinq voitures, ilarriva au Reform-Club.

L'horloge marquait huit heures quarante-cinq, quand il parut dans legrand salon…

Phileas Fogg avait accompli ce tour du monde en quatre-vingts jours!…

Phileas Fogg avait gagné son pari de vingt mille livres!

Et maintenant, comment un homme si exact, si méticuleux, avait-il pucommettre cette erreur de jour? Comment se croyait-il au samedi soir, 21décembre, quand il débarqua à Londres, alors qu'il n'était qu'auvendredi, 20 décembre, soixante dix neuf jours seulement après sondépart?

Voici la raison de cette erreur. Elle est fort simple.

Phileas Fogg avait, «sans s'en douter», gagné un jour sur sonitinéraire,—et cela uniquement parce qu'il avait fait le tour du mondeen allant vers l'est, et il eût, au contraire, perdu ce jour en allanten sens inverse, soit vers l'ouest.

En effet, en marchant vers l'est, Phileas Fogg allait au-devant dusoleil, et, par conséquent les jours diminuaient pour lui d'autant defois quatre minutes qu'il franchissait de degrés dans cette direction.Or, on compte trois cent soixante degrés sur la circonférence terrestre,et ces trois cent soixante degrés, multipliés par quatre minutes,donnent précisément vingt-quatre heures,—c'est-à-dire ce jourinconsciemment gagné. En d'autres termes, pendant que Phileas Fogg,marchant vers l'est, voyait le soleil passer quatre-vingts foisauméridien, ses collègues restés à Londres ne le voyaient passer quesoixante-dix-neuf fois. C'est pourquoi, ce jour-là même, qui était lesamedi et non le dimanche, comme le croyait Mr. Fogg, ceux-cil'attendaient dans le salon du Reform-Club.

Et c'est ce que la fameuse montre de Passepartout—qui avait toujoursconservé l'heure de Londres—eût constaté si, en même temps que lesminutes et les heures, elle eût marqué les jours!

Phileas Fogg avait donc gagné les vingt mille livres. Mais comme il enavait dépensé en route environ dix-neuf mille, le résultat pécuniaireétait médiocre. Toutefois, on l'a dit, l'excentrique gentleman n'avait,en ce pari, cherché que la lutte, non la fortune. Et même, les millelivres restant, il les partagea entre l'honnête Passepartout et lemalheureux Fix, auquel il était incapable d'en vouloir. Seulement, etpour la régularité, il retint à son serviteur le prix des dix-neuf centvingt heures de gaz dépensé par sa faute.

Ce soir-là même, Mr. Fogg, aussi impassible, aussi flegmatique, disait à
Mrs. Aouda:

«Ce mariage vous convient-il toujours, madame?

—Monsieur Fogg, répondit Mrs. Aouda, c'est à moi de vous faire cettequestion. Vous étiez ruiné, vous voici riche…

—Pardonnez-moi, madame, cette fortune vous appartient. Si vous n'aviezpas eu la pensée de ce mariage, mon domestique ne serait pas allé chezle révérend Samuel Wilson, je n'aurais pas été averti de mon erreur,et…

—Cher monsieur Fogg…, dit la jeune femme.

—Chère Aouda…», répondit Phileas Fogg.

On comprend bien que le mariage se fit quarante-huit heures plus tard,et Passepartout, superbe, resplendissant, éblouissant, y figura commetémoin de la jeune femme. Ne l'avait-il pas sauvée, et ne lui devait-onpas cet honneur?

Seulement, le lendemain, dès l'aube, Passepartout frappait avec fracas àla porte de son maître.

La porte s'ouvrit, et l'impassible gentleman parut.

«Qu'y a-t-il, Passepartout?

—Ce qu'il y a, monsieur! Il y a que je viens d'apprendre à l'instant…

—Quoi donc?

—Que nous pouvions faire le tour du monde en soixante-dix-huit joursseulement.

—Sans doute, répondit Mr. Fogg, en ne traversant pas l'Inde. Mais si jen'avais pas traversé l'Inde, je n'aurais pas sauvé Mrs. Aouda, elle neserait pas ma femme, et…»

Et Mr. Fogg ferma tranquillement la porte.

Ainsi donc Phileas Fogg avait gagné son pari. Il avait accompli enquatre-vingts jours ce voyage autour du monde! Il avait employé pour cefaire tous les moyens de transport, paquebots, railways, voitures,yachts, bâtiments de commerce, traîneaux, éléphant. L'excentriquegentleman avait déployé dans cette affaire ses merveilleuses qualités desang-froid et d'exactitude. Mais après? Qu'avait-il gagné à cedéplacement? Qu'avait-il rapporté de ce voyage?

Rien, dira-t-on? Rien, soit, si ce n'est une charmante femme,qui—quelque invraisemblable que cela puisse paraître—le rendit le plusheureux des hommes!

En vérité, ne ferait-on pas, pour moins que cela, le Tour du Monde?

FIN

End of Project Gutenberg's Le Tour du Monde en 80 Jours, by Jules Verne